La récente vague de départs massifs de Marocains vers l’enclave espagnole de Ceuta a relancé les spéculations sur les véritables ressorts de cette crise migratoire. Pour l’analyste et ancien diplomate Abdelaziz Rahabi, interrogé par TSA-Algérie, cet épisode ne doit rien au hasard et s’inscrit dans une longue histoire de tensions hispano-marocaines où les flux humains sont utilisés comme levier diplomatique.
Un précédent qui fait jurisprudence
Rahabi rappelle que ce type d’épisode n’est pas inédit. Il évoque notamment le cas de mai 2021, lorsque plusieurs milliers de personnes avaient franchi la frontière de Ceuta en l’espace de quelques heures, dans un contexte tendu par l’hospitalisation en Espagne du leader sahraoui Brahim Ghali. Moins d’un an après cet épisode, Madrid infléchissait sa position sur le Sahara occidental en faveur des thèses marocaines — une évolution que l’analyste interprète comme la preuve de l’efficacité de ce type de pression migratoire dans les rapports de force diplomatiques entre Rabat et Madrid.
Un élément supplémentaire aurait pu jouer un rôle déclencheur cette fois-ci : l’adoption par l’Espagne d’un texte de loi facilitant l’accès à la nationalité espagnole pour les personnes nées sahraouies sous administration coloniale espagnole, une mesure susceptible de concerner des dizaines de milliers de personnes et leurs descendants.
Une lecture qui dépasse le cadre humanitaire
Pour l’ancien ministre algérien, réduire ces mouvements de population à une simple tragédie humaine reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Il y voit plutôt un symptôme plus large : celui de la porosité des frontières transformée en instrument de pression, une nouvelle facette de ce qu’il qualifie de guerre hybride, à laquelle les États de la région seraient globalement mal préparés.
Concernant l’Algérie, Rahabi insiste sur le fait que le pays n’évalue pas ses relations avec des partenaires extérieurs à l’aune de sa rivalité avec le Maroc. Ce qui l’inquiète davantage, selon lui, c’est la multiplication des interventions d’acteurs étrangers dans la région — un phénomène qu’il observe aussi bien au Mali et en Libye qu’au Maroc. Il plaide pour que la doctrine de défense algérienne tienne compte de la profondeur territoriale du pays, très différente de la configuration quasi insulaire du Maroc.
Il tient également à nuancer le discours européen, souvent centré sur le prisme français, en rappelant que les migrants irréguliers marocains ne représenteraient qu’une faible part des situations d’irrégularité recensées en Europe.
Une recomposition géopolitique régionale
L’analyse de Rahabi élargit ensuite le cadre : selon lui, le retour de Donald Trump à la présidence américaine a profondément rebattu les cartes régionales, notamment en accélérant un règlement de la question du Sahara occidental dont l’issue demeure incertaine. Cette dynamique se serait accompagnée d’un ancrage renforcé d’Israël dans la zone, ainsi que d’une volonté américaine de sécuriser les grands axes maritimes, à commencer par le détroit de Gibraltar.
Dans cette lecture, Washington et Tel-Aviv feraient du Maroc un point d’appui stratégique alternatif à l’Europe du Sud, en particulier pour leur projection militaire vers le Sahel et l’Afrique de l’Ouest.
Quant à l’Espagne, elle paierait le prix, selon l’analyste, de sa fidélité à une tradition méditerranéenne et à une ligne diplomatique historiquement favorable à la cause palestinienne — une posture qui la fragiliserait dans son rôle de pont entre rive sud et rive nord de la Méditerranée, tout en la plaçant en porte-à-faux avec des partenaires européens et atlantiques dont l’orientation politique se droitise, à l’approche d’échéances électorales majeures en France, en Italie et en Allemagne.
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