Un télégramme diplomatique signé de la main de la secrétaire d’État américaine de l’époque, Condoleezza Rice, révèle les coulisses d’une décision qui allait durablement orienter la position de Washington sur le dossier du Sahara Occidental : l’annonce publique d’un soutien américain à l’autonomie sous souveraineté marocaine comme « seule solution réaliste » au conflit.
Un document classé « secret », des instructions précises
Daté du 28 mars 2008, le câble est adressé à la mission américaine auprès des Nations unies (USUN) ainsi qu’à l’ambassade des États-Unis à Paris. Classé confidentiel par le sous-secrétaire adjoint pour les Affaires des organisations internationales, James B. Warlick, le document donne instruction aux diplomates américains de délivrer une démarche officielle auprès du Secrétariat de l’ONU et de la mission française, en vue d’un objectif clairement énoncé : faire converger Rabat et le Front Polisario vers un accord négocié sur une autonomie, quelle qu’en soit la forme finale.
Le texte est sans ambiguïté sur le prix politique de cette manœuvre : elle suppose que le Polisario renonce à son objectif d’un référendum d’autodétermination incluant l’option de l’indépendance.
Pourquoi ce revirement à l’été 2008 ?
Le câble identifie deux facteurs déclencheurs immédiats :
-L’enlisement des pourparlers de Manhasset. Les négociations directes entre le Maroc et le Polisario, engagées sous l’égide de l’ONU dans la ville américaine de Manhasset, sont alors dans une impasse jugée par Washington sans issue à court terme.
-L’échéance du mandat de la MINURSO. La mission de maintien de la paix de l’ONU au Sahara Occidental devait voir son mandat expirer le 30 avril 2008, obligeant le Conseil de sécurité à se prononcer sur son renouvellement — une échéance que Washington entend utiliser comme levier.
Le document remonte en réalité la genèse de la décision à une réunion interagences tenue le 21 mars 2008, un « Policy Coordinating Committee » (PCC), chargé d’examiner un changement de politique publique américaine sur le Sahara Occidental. Selon le câble, ce comité a conclu que les tensions entre le Maroc et le Polisario ne laissaient pas présager d’un embrasement violent à court terme — une évaluation qui semble avoir levé un frein à l’adoption d’une position plus tranchée. Une majorité de participants au PCC a alors validé une feuille de route en quatre points destinée à sortir les négociations de l’ornière.
Une offensive diplomatique à plusieurs niveaux
Le câble détaille une stratégie construite sur plusieurs fronts simultanés :
- Peser sur le rapport de l’Envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU. Washington souhaite que Peter Van Walsum, alors Envoyé personnel pour le Sahara Occidental, inscrive noir sur blanc dans son prochain rapport au Conseil de sécurité que l’autonomie constitue la seule issue réaliste au différend — une formule qu’il aurait, selon le câble, déjà annoncé vouloir employer.
- Obtenir un renouvellement long de la MINURSO. Les diplomates américains sont instruits de plaider pour un renouvellement de douze mois plutôt que de six, afin de « donner aux parties le temps et l’espace politique nécessaires pour négocier les termes de l’autonomie ».
- Rallier la France. C’est l’un des volets les plus significatifs du câble : Washington demande à Paris de formuler, dans un calendrier similaire, une déclaration reprenant la même ligne — à savoir qu’un Sahara Occidental indépendant n’est pas une option réaliste et que l’autonomie sous souveraineté marocaine est la seule solution viable. Les Américains informent aussi la partie française qu’ils comptent faire la même démarche auprès des Britanniques, dans l’espoir d’obtenir le soutien de Londres.
- Cartographier les soutiens potentiels. Le télégramme demande aux diplomates de sonder la France sur d’éventuels autres membres du Conseil de sécurité ou pays « amis » susceptibles de soutenir publiquement l’option de l’autonomie.
- Inviter le Polisario à Washington. Le plan initial validé en interagences prévoyait d’assortir la déclaration américaine d’une invitation faite au Polisario pour des pourparlers à Washington, présentée comme une incitation à s’engager sur la voie de l’autonomie plutôt que sur celle du référendum.
Un argumentaire humanitaire au service d’un choix politique
Fait notable, le câble mobilise à plusieurs reprises un registre humanitaire pour justifier ce choix stratégique : les diplomates sont instruits d’invoquer, aussi bien auprès de l’ONU que de la France, la nécessité de trouver « une voie réelle vers l’avant » afin de résoudre la situation des réfugiés de la région — un argument qui vient étayer politiquement l’abandon de l’option référendaire.
Une décision aux conséquences durables
Ce câble de 2008 éclaire d’un jour nouveau l’histoire de la position américaine sur le Sahara Occidental. Il montre qu’une décennie avant la reconnaissance officielle par l’administration Trump, en décembre 2020, de la souveraineté marocaine sur le territoire — en échange de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël — l’appareil diplomatique américain avait déjà, dès le printemps 2008, entrepris de faire basculer le cadre des négociations vers l’autonomie sous souveraineté marocaine, en cherchant activement à entraîner dans son sillage ses partenaires européens, à commencer par la France.
Le document rappelle aussi que cette orientation n’a jamais été présentée comme neutre : elle impliquait, de l’aveu même des rédacteurs du câble, que le Front Polisario renonce à l’option référendaire — un point que la diplomatie américaine avait pleinement anticipé dès l’origine de sa démarche.
Source : Wikileaks
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