Après plusieurs années de brouille diplomatique, Madrid et Alger tentent de reconstruire une relation de confiance. Mais cette normalisation progressive se déroule sous le regard attentif d’un troisième acteur régional : le Maroc, dont le rapprochement avec l’Espagne continue d’inquiéter les autorités algériennes.
Une réconciliation encore fragile
Les relations hispano-algériennes traversent une phase de reconstruction après une crise diplomatique sévère qui a marqué la dernière décennie. Si les échanges politiques et économiques ont repris un cours plus normal, la confiance mutuelle n’a pas encore été pleinement rétablie. Le déplacement du président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, à Alger a symbolisé cette volonté de tourner la page : il s’agissait avant tout de clore la crise ouverte en 2022 par le revirement espagnol sur la question du Sahara occidental, tout en sécurisant l’approvisionnement en gaz destiné à l’Europe.
Ce basculement diplomatique, lorsque Madrid avait qualifié le plan d’autonomie marocain de proposition « la plus sérieuse, crédible et réaliste », avait déclenché l’une des ruptures les plus profondes entre les deux pays depuis l’indépendance algérienne. Suspension du traité d’amitié, restrictions commerciales, refroidissement institutionnel : la question sahraouie s’est imposée comme une ligne rouge absolue pour Alger.
Le gaz, ciment indéboulonnable de la relation bilatérale
Malgré les tensions politiques, le pilier énergétique n’a jamais été totalement rompu. Le gazoduc Medgaz, reliant directement les deux rives de la Méditerranée, demeure une infrastructure stratégique pour la sécurité d’approvisionnement espagnole.
L’Espagne a certes diversifié ses sources d’importation depuis l’invasion russe de l’Ukraine, mais l’Algérie conserve une position privilégiée grâce à sa proximité géographique, à la puissance de production de la compagnie nationale Sonatrach et à des contrats de long terme déjà noués avec des entreprises espagnoles. Les chiffres donnent la mesure de cet atout : une production annuelle de gaz naturel dépassant les 100 milliards de mètres cubes, des réserves de pétrole brut avoisinant 12,2 milliards de barils, et une production primaire totale d’hydrocarbures supérieure à 195 millions de tonnes équivalent pétrole.
Cette dimension dépasse le cadre strictement bilatéral. Dans un contexte européen de réduction de la dépendance au gaz russe, l’Algérie aspire à devenir l’un des grands fournisseurs du continent, ce qui accroît mécaniquement son poids géopolitique. S’y ajoute la perspective de l’hydrogène vert, sur lequel Madrid et Alger explorent des pistes de coopération pour valoriser les infrastructures existantes et ouvrir de nouvelles routes énergétiques vers l’Europe.
C’est précisément cette interdépendance économique qui a empêché une rupture totale des canaux de dialogue, même au plus fort des tensions diplomatiques.
Le Sahara occidental, nœud de toutes les crispations
Aucun autre dossier ne pèse autant sur la politique étrangère algérienne que celui du Sahara occidental. Alger soutient de longue date le Front Polisario et défend l’organisation d’un référendum d’autodétermination sous l’égide des Nations unies — une position en confrontation directe avec celle de Rabat, qui revendique le territoire comme partie intégrante de sa souveraineté et promeut un statut d’autonomie sous administration marocaine.
Cette opposition dépasse largement la seule question saharienne. La frontière terrestre entre les deux pays reste fermée depuis 1994, et Alger et Rabat se disputent le leadership politique, économique et militaire du Maghreb. La modernisation accélérée de leurs armées respectives, les désaccords diplomatiques répétés et les contentieux régionaux font de cette rivalité l’un des principaux foyers de tension du nord de l’Afrique.
L’Espagne, elle, s’efforce de maintenir un équilibre entre ses deux voisins — un exercice particulièrement délicat. Avec le Maroc, elle partage la gestion des flux migratoires, la coopération antiterroriste et la proximité immédiate de Ceuta et Melilla. Avec l’Algérie, elle partage des intérêts énergétiques vitaux et une longue tradition de collaboration économique. Cet équilibre précaire structure une grande partie de la diplomatie espagnole en Méditerranée occidentale.
Un axe Madrid-Rabat surveillé de près à Alger
Du point de vue algérien, le rapprochement entre l’Espagne et le Maroc a modifié les équilibres régionaux. La normalisation complète des relations bilatérales hispano-marocaines, la coordination sur les questions migratoires et les accords de coopération économique sont perçus à Alger comme un soutien politique implicite à Rabat.
Les autorités algériennes n’ignorent cependant pas que l’Espagne a besoin de préserver des relations ouvertes avec les deux capitales pour protéger ses propres intérêts stratégiques. La coopération hispano-marocaine reste en effet essentielle sur des sujets comme le contrôle des flux migratoires, la lutte contre le terrorisme djihadiste et la surveillance du détroit de Gibraltar. Dans le même temps, la fiabilité de l’approvisionnement énergétique fait de l’Algérie un partenaire difficilement remplaçable.
C’est dans cette logique que les contacts diplomatiques se sont multipliés ces derniers mois, les entreprises espagnoles ayant relancé plusieurs projets commerciaux et les deux gouvernements affichant une volonté progressive de normalisation. Mais le message algérien demeure sans ambiguïté : toute évolution future de la relation dépendra du respect de ses positions sur le Sahara occidental et du maintien d’une politique espagnole qui ne bouleverse pas davantage l’équilibre régional.
Le Maghreb, priorité stratégique pour l’Europe
Au-delà de la seule relation bilatérale, le contexte international confère un rôle croissant au Maghreb dans son ensemble. L’instabilité au Sahel, l’intensification de la compétition énergétique mondiale, la pression migratoire et la rivalité entre grandes puissances font de cette région l’un des espaces géopolitiques les plus sensibles pour l’Union européenne.
Dans ce paysage, l’Algérie entend s’imposer comme un acteur incontournable grâce à ses ressources énergétiques, sa capacité militaire et son influence diplomatique en Afrique. Le Maroc, de son côté, continue de renforcer sa position via les investissements internationaux, les accords commerciaux et une diplomatie active visant à approfondir ses liens avec l’Europe et les États-Unis.
L’Espagne se retrouve ainsi au centre d’un échiquier complexe. Sa proximité géographique avec les deux pays rend impossible le choix d’un partenaire unique, l’obligeant à conduire une politique étrangère fondée sur l’équilibre entre deux voisins aux divergences stratégiques profondes.
L’avenir des relations entre Madrid et Alger dépendra largement de la capacité des deux gouvernements à dissocier la coopération économique des différends politiques, en particulier autour du Sahara occidental. En parallèle, la concurrence croissante entre l’Algérie et le Maroc continuera de peser sur la diplomatie espagnole, qui devra composer avec prudence entre la préservation de son partenariat avec Rabat et le maintien d’une relation stratégique avec Alger — jugée essentielle tant pour la sécurité énergétique nationale que pour la projection de l’Union européenne vers le nord de l’Afrique.
Article rédigé à partir d’informations rapportées par Moncloa (22 juillet 2026).
#Algérie #Espagne #Maroc #Sahara_Occidental #autonomie #marocaine #énergie #partenariat #Algérie_Espagne #Espagne_Maroc #Espagne_Sahara_Occidental
Soyez le premier à commenter