Pegasus au Maroc : un « instrument de gouvernement » et un système de contrôle global, selon le journaliste Hicham Mansouri

Cinq ans après les premières révélations choc du « Pegasus Project », une nouvelle enquête, coordonnée par le consortium Forbidden Stories et publiée ce 15 juillet 2026, vient bouleverser le récit officiel du Maroc sur son implication dans le scandale d’espionnage. L’élément central de cette investigation est le témoignage inédit d’un lanceur d’alerte, un ancien agent des services de renseignement marocains, la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST), qui agit sous le pseudonyme de « Safir » .

Le journaliste marocain Hicham Mansouri, lui-même victime de ce logiciel espion et membre du consortium Forbidden Stories, s’est entretenu avec La Patrie News. Il y livre une analyse sans concession de ce nouveau volet de l’affaire, affirmant que la surveillance n’est plus un simple outil technique mais un véritable « instrument de gouvernement ». Ce rapport détaille les principaux enseignements de cet entretien, en les contextualisant avec les révélations de l’enquête internationale menée par 14 médias, dont Le Monde, The Guardian et Haaretz .

1. L’apport du lanceur d’alerte « Safir » : un récit de l’intérieur

L’enquête de Forbidden Stories, à laquelle Hicham Mansouri a largement contribué, s’articule autour du témoignage de Safir. Cet ancien agent, qui a passé près d’une décennie au sein de la DGST, a décidé de révéler les pratiques illégales de son institution. Son récit permet, selon Mansouri, de « mettre des noms, des visages, des parcours, des vies, des dates et des lieux précis derrière ces pratiques de surveillance » [citation:interview].

  • L’acquisition de Pegasus : Safir raconte comment, fin 2017, des représentants de la société israélienne NSO Group ont effectué des démonstrations du logiciel dans une villa secrète à Rabat, surnommée la « villa FSSYS » . La promesse d’une « infection silencieuse » sans intervention physique a immédiatement séduit les responsables marocains, qui ont vu en Pegasus une « arme du monstre » . Le Maroc aurait accès au logiciel via un intermédiaire émirati, la société FSSYS Maroc, appartenant au groupe émirati Al Fahad .
  • Un usage systémique : Le récit de Safir contredit formellement la position constante de Rabat, qui a toujours nié avoir acquis ou utilisé Pegasus . L’enquête révèle que les agents marocains ont non seulement testé le logiciel sur leurs propres téléphones, mais qu’ils l’ont utilisé de manière intensive contre des journalistes, des opposants, des défenseurs des droits humains, mais aussi contre des personnalités politiques étrangères, notamment en France et en Espagne .
  • Un arsenal combiné : Selon Mansouri, Pegasus n’est qu’une couche d’un système de contrôle plus vaste. « On commence par le verdict », résume Safir . Avant d’utiliser un outil aussi sophistiqué, les services cherchent à affaiblir, discréditer ou corrompre leurs cibles. Cette surveillance numérique s’ajoute à des méthodes plus traditionnelles (filatures, écoutes) et à des campagnes de diffamation orchestrées via des médias proches du pouvoir.

2. « La surveillance comme instrument de gouvernement »

L’interview de Hicham Mansouri met en lumière la dimension politique de ces pratiques. Il ne s’agit pas d’une simple opération de renseignement, mais d’une stratégie de contrôle destinée à asseoir le pouvoir.

  • Un changement de nature : Mansouri affirme que la répression de la presse au Maroc n’a pas connu de rupture, mais une évolution. « Les méthodes se sont affinées », explique-t-il, en faisant référence aux « accusations de droit commun fabriquées » et aux campagnes de « diffamation très violentes » orchestrées par des officines comme Chouf TV, Barlamane et Le 360 [citation:interview]. L’objectif final est de « faire régner une peur panique chez l’ensemble du monde médiatique et des élites en général ».
  • Un marché global de la surveillance : Au-delà du cas marocain, l’enquête révèle une réalité plus vaste. « L’enjeu aujourd’hui dépasse Pegasus lui-même : il concerne tout un écosystème, où États et entreprises privées interagissent dans un marché de la surveillance encore largement opaque », souligne Mansouri [citation:interview]. L’implication des Émirats arabes unis dans l’acquisition de Pegasus par le Maroc, avant même la normalisation des relations avec Israël, illustre cet écosystème . Un document interne de NSO Group a ainsi révélé que le Maroc portait le nom de code « Morgan », tandis que d’autres preuves établissent un lien direct entre la DGST et les services secrets israéliens .

3. Le cas de Naâma Asfari et la question sahraouie

Interrogé sur le cas du prisonnier politique sahraoui Naâma Asfari, Hicham Mansouri a tenu à rappeler la gravité de sa situation. Détenu depuis 2010, Asfari a entamé une grève de la faim en 2026. Mansouri rappelle que l’avis du Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire, en date du 27 mars 2023, exige sa libération immédiate et sans condition. Son cas, selon le journaliste, « incarne, pour de nombreuses organisations, les tensions persistantes autour du Sahara occidental » [citation:interview].

4. Les réactions et les suites

Cette enquête intervient alors que les actions en justice intentées par le Maroc contre Forbidden Stories et ses partenaires médiatiques ont toutes été jugées irrecevables par la justice française . Face aux nouvelles révélations, les autorités marocaines n’ont pas encore répondu aux demandes de commentaires . L’enquête ouvre des pistes, notamment sur le rôle exact des Émirats arabes unis et la nature des complicités internationales qui ont permis ce système. Comme le conclut Hicham Mansouri : « le vrai sujet, au fond, c’est l’émergence d’un marché global de la surveillance ». L’affaire Pegasus, loin d’être close, met en lumière un défi majeur pour les démocraties et la liberté de la presse au XXIe siècle [citation:interview].

Source : La Patrie News

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