Maroc : la Coupe du monde 2030 ravive le spectre de la « révolution du pain » (Open Democracy)

Alors que le Maroc s’apprête à coaccueillir la Coupe du monde 2030, une partie de la jeunesse marocaine dénonce des choix budgétaires jugés déconnectés des réalités sociales. Selon openDemocracy, un mouvement de protestation porté par la génération Z est apparu dès septembre dernier, les jeunes Marocains reprochant à l’État de privilégier les infrastructures sportives et touristiques au détriment de la santé et de l’éducation.

Le pays prévoit d’investir environ 1,4 milliard de dollars dans la rénovation de six stades, ainsi que dans les aéroports et le réseau ferroviaire à grande vitesse. Une militante casablancaise citée par openDemocracy, Salma, estime que le salaire minimum mensuel (environ 345 dollars) ne permet plus de couvrir le loyer, les charges et l’alimentation, dont les prix ne cessent d’augmenter.

L’ombre de 1981

Le texte rappelle que ce climat de tension évoque la « révolution du pain » de 1981, née d’une inflation galopante et de coupes dans les subventions alimentaires imposées en échange de prêts du FMI. Cette crise avait alors débouché sur des émeutes à Casablanca, réprimées dans le sang : les autorités avaient reconnu 66 morts, tandis que l’opposition socialiste évoquait plus de 600 victimes. De nouvelles vagues de contestation avaient suivi en 1984, poussant le roi Hassan II à annuler en direct à la télévision de nouvelles hausses de prix.

Pour Redouane Amimi, professeur en gestion publique à l’université Mohammed V de Rabat, le point commun entre les deux époques tient à la pression persistante exercée par la hausse des prix sur le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes.

Une inflation nourrie par la géopolitique

openDemocracy souligne qu’en avril, le taux d’inflation annuel a atteint son plus haut niveau depuis février 2025, porté notamment par la flambée des coûts de transport liée à la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Le chômage des jeunes reste élevé : environ 29 % chez les 15-24 ans. Contrairement aux années 1980, la crise actuelle est aussi alimentée par les perturbations du détroit d’Ormuz, qui affectent les importations de soufre nécessaires à la production d’engrais phosphatés — un secteur stratégique pour le Maroc, qui détient environ 70 % des réserves mondiales de phosphate.

Dignité et méfiance envers le modèle agricole

Le militant Youssef Bellaj, également interrogé par openDemocracy, dénonce un modèle agricole tourné vers l’exportation, qui prive selon lui les consommateurs marocains des meilleurs produits locaux au profit des marchés européens. Il revendique une notion clé, la « Karama » (dignité), et estime que le mouvement a permis d’imposer dans le débat public l’idée d’un « Maroc à deux vitesses », rendant la répression plus difficile à justifier sans nuire à l’image internationale du pays.

En réponse, le gouvernement a annoncé une hausse de 16 % du budget consacré à la santé et à l’éducation en 2026 (environ 15 milliards de dollars), ainsi que la création de 27 000 emplois dans ces secteurs. Mais pour les militants, ces mesures relèvent d’une gestion technique plutôt que d’une réforme de fond. Ils réclament désormais une lutte plus ferme contre les monopoles, notamment via le Conseil de la concurrence, après l’amende de 180 millions de dollars infligée fin 2023 à neuf distributeurs de carburant pour entente sur les prix.

Une accalmie sous tension

Si les manifestations se sont taries, openDemocracy rapporte que plus de 2 400 personnes faisaient encore l’objet de poursuites fin 2025 en lien avec les mobilisations de la génération Z, certaines condamnées à des peines pouvant atteindre 15 ans de prison. Salma évoque une contestation étouffée par la peur plutôt qu’apaisée. Pour le chercheur Amimi, l’avenir reste incertain, mais la réduction des risques de nouvelles tensions sociales passera nécessairement par une amélioration du pouvoir d’achat, des services publics, et de la confiance envers les institutions.

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