Le temps passe, il n’a pas besoin de moi pour passer. Voilà déjà six mois que je suis séquestré légalement par le pouvoir marocain. Nouvelles du front : le dimanche 12 octobre, un jeune détenu est mort dans sa cellule du secteur J, sûrement de la tuberculose, une maladie qui fait des ravages en prison. En fait, dans mon couloir, il y a cinq tuberculeux en quarantaine dans une cellule. Quarantaine est un bien grand mot, puisqu’ils circulent librement dans le secteur. J’échange mes journaux en arabe avec l’un d’eux. Plantu, le dessinateur du Monde, a demandé à me voir ; il n’obtient pas la permission du ministère de la Justice. Ce n’est pas un ami de Jacques Chirac ; sinon, il aurait obtenu l’autorisation. Finalement, dans sa sainte miséricorde, l’administration pénitentiaire a accepté de s’intéresser au cas du jeune Wadie Laalaili, atteint d’un cancer. Comme il lui reste encore quatre mois de prison, l’administration pénitentiaire lui a proposé de déposer une demande de grâce royale avant la fête de l’Aïd qui clôture le mois du Ramadan. Au lieu de mourir en prison, ils lui proposent de le faire dehors, en liberté.
En ce qui me concerne, la prison est devenue un enfer. La publication de mes articles a quelque chose à voir avec cela. Le directeur de ce pénitencier, Adelati Belghazi, un ancien avocat bien engraissé dont le visage souriant semble tout droit sorti d’un conte des mille et une cauchemars, a décidé de mettre fin à la circulation de ma prose. Mon geôlier en chef a décrété que mes passages dans la cour ou dans les couloirs du secteur doivent être étroitement surveillés par un garde, ou par un mouchard, pour que ce soit plus discret. Lorsque j’utilise la cabine téléphonique pour appeler ma famille, un fonctionnaire se place à mes côtés. Tous les prisonniers qui souhaitent me rendre visite sont menacés de représailles. À Abdallah Buarfa, on a fait savoir qu’il risquait de perdre une remise de peine ; même chose pour le Sahraoui Ahmadú Bamba ; et quant au Tunisien Mohamed Murad Maala, surnommé « le gros Murad », il a écopé de sept jours de cachot sous un prétexte fallacieux. Le résultat est que personne ne vient me voir. Même les ordonnances chargés du nettoyage ne s’aventurent plus dans mon couloir. Ainsi, je suis devenu un habitué du balai et de la serpillière. Une grande victoire sur moi-même et ma paresse.
Dernier tour de vis : monsieur le directeur a installé dans ma cellule deux antennes pour brouiller le téléphone portable et il en installe une troisième. Ce n’est plus une prison, c’est Fort Knox. Les Américains vont finir par croire que les Marocains détiennent Saddam Hussein. L’autre jour, j’ai découvert par hasard la salle de visite des islamistes incarcérés à Salé après les attentats terroristes du 16 mai. Les fenêtres à barreaux donnent directement sur la cour de mon secteur. Si l’on se place en dessous et qu’on se concentre sur les bruits et les murmures, on arrive à percevoir des bribes de conversations, des supplications, quelques conseils et beaucoup de phrases inaudibles. Aucun rire. Cinq cent quatre-vingts barbus de la Salafia Jihadia (Salafisme Combattant) sont passés par la prison de Salé avant d’être transférés, pour ceux ayant les plus lourdes peines, à Kénitra ou Casablanca.
La Salafia est une nébuleuse, un épouvantail que l’appareil de sécurité marocain et certains secteurs de la gauche socialiste ont utilisé pour théoriser sur la conspiration islamiste. Pendant le procès de cet été contre les islamistes salafistes, les Marocains ont découvert que les « groupes » de la Salafia Jihadia étaient disséminés dans tout le royaume : « groupe de Rabat », « groupe de Casablanca », « groupe de Fès », etc. Bien que ces groupes n’aient apparemment aucun lien entre eux, si ce n’est leur haine contre le régime et l’Occident, il était absolument nécessaire de leur trouver un guide ou, du moins, un inspirateur. Les services secrets en ont trouvé deux : Hassan Kettani et Abu Hafs, deux jeunes prédicateurs (aucun ne dépasse la trentaine) devenus, sans le vouloir, les théoriciens de la Salafia Jihadia. Kettani et Abu Hafs étaient détenus à la prison de Salé quand j’ai été incarcéré en mai. Ils étaient là depuis plusieurs mois, bien avant les attentats. Je n’ai pas pu leur parler, mais d’autres prisonniers du secteur A les ont fréquentés. Hassan Kettani est un ouléma, un docteur de la foi, fils, petit-fils et neveu d’oulémas. Son grand-père était conseiller du roi d’Arabie saoudite dans les années soixante-dix et son oncle Driss est l’un des fondateurs du Conseil des oulémas du Maroc, la hiérarchie de l’islam marocain. C’est dire que le jeune religieux a été plongé toute sa vie dans l’étude de l’islam.
Considéré comme le protégé du docteur Abdelkrim Khatib, le théoricien en chef du Parti de la justice et du développement (PJD islamiste), il a fait la une des journaux quelques jours après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, lorsqu’il a dicté, avec son oncle Driss et une quinzaine de prestigieux oulémas, une fatwa (décret religieux) demandant aux autorités de ne pas s’allier aux États-Unis dans leur guerre contre l’Afghanistan et interdisant aux musulmans de se recueillir dans les églises, comme l’avaient fait des dizaines de dignitaires marocains à la cathédrale Saint-Pierre de Rabat en signe de solidarité avec les victimes. Cette fatwa fut mal digérée par le Palais, qui a réagi en intimidant certains oulémas signataires ou en destituant d’autres. Hassan Kettani fut relevé de son poste d’imam d’une mosquée de Salé et accusé de « déviationnisme » et de « non-respect du rite malékite » ; il fut arrêté et inculpé pour ce crime lorsque les bombes ont explosé à Casablanca.
C’est ainsi que ce fils de bonne famille (dont l’un des frères fut ministre sous Hassan II) est passé, par un tour de magie des services secrets, du statut d’hérétique à celui de théoricien de la Salafia. Avant d’être condamné à 20 ans de prison, il a lancé à la cour : « La seule explosion dont je peux parler est celle que j’ai eue en éclatant de rire en lisant les accusations portées contre moi ». L’autre complice, Abu Hafs, fut jugé aux côtés de Kettani. Son vrai nom est Abdelouahab Rafiki et, tout comme Kettani, il a attiré l’attention sur lui en 2002, lorsqu’il fut arrêté et condamné à plusieurs mois de prison, accusé d’être le guide spirituel d’un groupe de jeunes fanatiques qui patrouillaient dans une banlieue misérable de Fès à la recherche d’infidèles. Clerc prêchant hors des lieux habituels, Abu Hafs est le fils d’un infirmier islamiste qui a servi en Afghanistan et qui vient d’écoper de 10 ans de prison lors du procès de cet été pour avoir invité chez lui, « pour le couscous du vendredi », selon le procès-verbal de l’accusation, des islamistes radicaux.
Bien qu’Abu Hafs ne soit pas un ouléma selon les canons officiels et qu’il n’ait pas le bagage intellectuel de Kettani, il possède tout de même le diplôme de charia islamique de l’Université Fahd de Riyad et prêche un islam rigoriste qui attire les jeunes. Les autorités lui reprochent d’avoir influencé des membres de la Salafia Jihadia. En prison, les hôtes du secteur A se souviennent de Kettani et d’Abu Hafs comme des jeunes religieux discrets, mais ouverts à la discussion, même sur les sujets les plus osés. « J’ai demandé à Kettani si la première chose qu’il ferait en sortant de prison serait d’aller voir une femme, et il m’a répondu avec un sourire », se souvient un codétenu. Avant d’être séparé des prisonniers de droit commun et transféré à Casablanca pour le procès, Kettani officiait comme imam le vendredi dans l’immense salle de visite. Des gardes assurent que le jeune religieux remplissait toujours la salle et qu’il avait une ascendance sur les prisonniers, et certains disent avoir retrouvé le « droit chemin » grâce à lui. La plupart des observateurs qui ont suivi le procès de Kettani et Abu Hafs considèrent que les deux hommes ont été sacrifiés sur l’autel de la raison d’État et qu’aucune preuve matérielle de leur implication dans les attentats du 16 mai n’a été fournie par l’accusation. Pire encore, il semble que les témoins qui ont entendu leurs sermons, élément clé de l’accusation, n’aient pas été appelés à témoigner malgré les protestations des avocats de la défense. La dernière phrase prononcée par Abu Hafs avant d’être condamné à 30 ans de prison fut : « Je ne pensais pas qu’être anti-américain soit considéré comme du terrorisme au Maroc ». Point final !
D’autres prisonniers terroristes de la prison sont les jumelles de Rabat. Ayman et Sanael Laghrissi ont été arrêtées pour tentative d’attentat contre le Parlement et complot contre le roi. Personne ne s’est demandé comment et avec qui ces deux adolescentes de 14 ans allaient perpétrer un attentat contre le Parlement et comploter contre le roi. Filles de mère célibataire, ces jumelles issues d’un milieu très pauvre ont été incapables d’expliquer aux juges la signification des mots « Parlement », « complot » et « démocratie ». Condamnées à cinq ans de prison et confinées dans la partie réservée aux mineures, elles vivent dans une bulle d’insouciance sans savoir ce qui leur arrive. Comme toutes les histoires tragicomiques, celle-ci atteint le summum du ridicule. Le procès du « groupe d’Oujda » de la Salafia Jihadia l’a atteint. Selon l’acte d’accusation, Mohamed Lhud, directeur de l’hebdomadaire régional Achark, fait partie de ce groupe terroriste. Lhud, son rédacteur en chef et un autre journaliste ont été arrêtés en juin. Leur crime terroriste : avoir publié la tribune libre d’un jeune exalté, Zakaria Bughrarz. Il est vrai que le texte est violent, mais il ne l’est pas plus que des dizaines d’autres publiés par la presse nationale. Libérés sous conditions par le procureur, Lhud, les deux autres journalistes, ainsi que Zakaria Bughrarz et son frère Yussef, ont été littéralement séquestrés par des agents de la Brigade nationale de la police judiciaire et conduits menottés, les yeux bandés pour les deux derniers, au siège de cette police à Casablanca. Durant les six jours qu’a duré leur détention aux mains des enquêteurs, avant chaque interrogatoire, Bughrarz disait à ses compagnons d’infortune : « Frères, si vous m’entendez crier Allah Akbar [Dieu est grand], c’est qu’ils me torturent ». Quelques minutes plus tard, les couloirs du commissariat se remplissaient de « Allah Akbar ».
« On se serait cru dans une mosquée », se rappelle Lhud. Les policiers voulaient à tout prix obliger Bughrarz à admettre que l’argent qu’il avait reçu d’Arabie saoudite avait servi à financer les chefs de la Salafia Jihadia, Kettani, Abu Hafs et les autres. Lors de son procès, quand le président du tribunal lui a demandé si son surnom était « Seif el-Islam » (l’épée de l’islam), Bughrarz, exaspéré, a fait éclater la salle de rire en répondant : « Mais, monsieur le président, qu’est-ce que c’est que cette histoire de Seif el-Islam ? Je suis un escroc et un menteur, j’ai arnaqué les Saoudiens en leur demandant par e-mail de l’argent pour les nécessiteux, alors que c’était pour moi ». Aucune preuve n’est venue étayer l’accusation, mais cela n’a pas empêché Bughrarz d’être condamné à 10 ans de prison et Lhud à trois. Depuis, ce dernier est installé dans mon couloir. En réalité, le seul procès qui aurait mérité plus d’attention et de temps est celui des trois survivants des attentats du 16 mai. Il a été prouvé que les trois terroristes provenant de Sidi Moumen, un quartier à mauvaise réputation de Casablanca, sont pratiquement analphabètes et n’ont que quelques notions mal assimilées du Coran. Contrairement aux hommes d’Al-Qaïda, les kamikazes de Casablanca sont d’origine misérable et n’ont aucune instruction. On aurait pu en savoir plus et peut-être éviter d’autres tragédies futures si le cerveau du massacre de Casablanca, Bentassir alias Moul-Sebbat (celui qui porte des chaussures), n’était pas mort sous la torture.
Source : El País
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