Les fusillades à répétition, l’expansion des réseaux criminels et les menaces visant des magistrats nourrissent un débat de plus en plus vif sur l’ampleur de la criminalité organisée en Belgique. Des responsables judiciaires estiment que le pays est confronté à une menace qui dépasse désormais le cadre du grand banditisme traditionnel.
Dans plusieurs quartiers de Bruxelles, les violences liées au trafic de stupéfiants sont devenues une réalité quotidienne. À Anderlecht, notamment autour de la station de métro Clemenceau, les habitants vivent au rythme des règlements de comptes entre groupes rivaux. Après une fusillade impliquant des hommes armés de fusils d’assaut, les autorités ont installé des barrières autour de la place afin de limiter les rassemblements de consommateurs et de revendeurs.
Selon le parquet de Bruxelles, 89 fusillades ou incidents impliquant des armes à feu ont été recensés en 2024 dans la capitale, faisant neuf victimes mortelles. Ces affrontements sont largement attribués à la lutte entre organisations criminelles pour le contrôle des points de vente de drogue.
Pour les riverains, le sentiment d’insécurité ne cesse de croître. Plusieurs témoignages évoquent une présence visible de jeunes trafiquants qui opèrent en plein jour. Les habitants dénoncent également l’augmentation du nombre de consommateurs de crack et de fentanyl, dont la présence contribue à la dégradation de certains quartiers.
Des associations locales estiment que les réponses apportées jusqu’à présent restent insuffisantes. Certaines mesures municipales, comme la fermeture anticipée des commerces dans les zones les plus sensibles, n’ont pas produit les effets escomptés. Des représentants de quartiers regrettent surtout un manque d’investissements publics et une absence de stratégie durable pour restaurer la sécurité.
Le port d’Anvers, principale porte d’entrée de la cocaïne
Le développement de cette criminalité trouve son origine en grande partie dans le port d’Anvers, deuxième port maritime d’Europe. Il constitue l’un des principaux points d’entrée de la cocaïne en provenance d’Amérique latine vers le marché européen.
En 2023, les services des douanes y ont saisi un volume record de 116 tonnes de cocaïne. Les analyses de l’Agence de l’Union européenne sur les drogues (EUDA) montrent également qu’Anvers figurait parmi les villes européennes présentant les plus fortes concentrations de résidus de cocaïne dans les eaux usées, un indicateur de l’importance de la consommation et du trafic.
Selon plusieurs magistrats, les organisations criminelles ont progressivement mis en place une véritable économie parallèle. Les réseaux seraient capables de corrompre des employés portuaires, des douaniers, des policiers ou d’autres agents publics afin de faciliter l’acheminement des cargaisons illicites. Les profits considérables générés par le trafic alimenteraient également des opérations de blanchiment d’argent, notamment dans le secteur immobilier.
La justice et les responsables politiques sous menace
L’inquiétude ne concerne plus uniquement les forces de police. Plusieurs magistrats chargés de dossiers sensibles ont été placés sous protection après avoir reçu des menaces de mort. Une juge d’instruction d’Anvers a même dû vivre plusieurs mois sous protection policière en raison des risques pesant sur sa sécurité.
D’autres personnalités ont également été visées. L’ancien ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne avait fait l’objet de menaces particulièrement explicites, tandis que le procureur de Bruxelles, Julien Moinil, est régulièrement ciblé depuis le renforcement des opérations contre les réseaux de narcotrafic.
Pour une partie du monde judiciaire, ces intimidations traduisent la volonté des organisations criminelles d’influencer le fonctionnement des institutions et d’entraver les enquêtes.
Une criminalité de plus en plus internationale
Des chercheurs observent que la Belgique est devenue un carrefour pour plusieurs organisations criminelles européennes. Des groupes implantés aux Pays-Bas, notamment ceux associés à la « Mocro Maffia », ainsi que certains réseaux actifs dans le sud de la France, seraient aujourd’hui présents sur le territoire belge.
La position géographique du pays, son infrastructure logistique et la présence du port d’Anvers en font un point stratégique pour la redistribution de la cocaïne vers l’ensemble du continent.
Le Premier ministre Bart De Wever, ancien bourgmestre d’Anvers, a fait de la lutte contre le narcotrafic l’une des priorités de son gouvernement. Malgré le renforcement des dispositifs policiers et judiciaires, les violences liées au trafic demeurent élevées.
Un phénomène installé depuis plusieurs décennies
Des spécialistes du terrain rappellent que le commerce de stupéfiants existe depuis longtemps dans certains quartiers populaires de Bruxelles. Toutefois, ils soulignent une transformation profonde du phénomène au cours des vingt dernières années.
Alors que le marché concernait principalement le cannabis dans les années 1980 et 1990, il s’est progressivement orienté vers des drogues plus addictives comme le crack et, plus récemment, le fentanyl. Cette évolution s’est accompagnée de l’arrivée de réseaux criminels beaucoup plus structurés, disposant de moyens financiers considérables et d’une organisation internationale.
Si tous les observateurs ne partagent pas l’expression de « narco-État », beaucoup reconnaissent que la Belgique est confrontée à une montée en puissance du crime organisé qui représente désormais un défi majeur pour les autorités, tant sur le plan sécuritaire que pour la protection de l’État de droit.
Avec La Vanguardia
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