En juillet 2009, le magazine américain Forbes créa la surprise en publiant sa liste annuelle des personnalités les plus riches du monde. Dans le classement spécialement consacré aux monarques, le roi du Maroc, Mohammed VI, faisait une surprenante apparition à la septième place, avec une fortune évaluée à 2,5 milliards de dollars. Il devançait des rivaux en apparence pourtant plus richement dotés, comme l’émir du Qatar, au sous-sol regorgeant de gaz et de pétrole, ou celui du Koweït, dont la fortune, selon Forbes, était six fois inférieure à celle du souverain marocain.
En 2009, la crise financière mondiale survenue un an plus tôt avait frappé de plein fouet l’ensemble des revenus, y compris ceux des plus fortunés. Pourtant, Mohammed VI, dont la fortune avait doublé en cinq ans, semblait mystérieusement échapper à ces aléas puisque Forbes le plaçait en tête du classement des personnalités ayant accru leurs richesses durant l’année 2008.
Il existait bien entendu entre ce « top ten », où figurait le monarque marocain, et les profondeurs du classement où stagnait son pays une distance considérable.
Dans le rapport mondial sur le développement humain élaboré par le PNUD, l’agence des Nations unies pour le développement, couvrant la période 2007-2008, le Maroc est en effet classé au 126ᵉ rang (sur 177 États) du point de vue du « développement humain », et le taux de pauvreté du pays atteint 18,1 %¹. Mieux encore, plus de cinq millions de Marocains vivent avec 10 dirhams par jour, soit un peu moins de 1 euro², et le salaire quotidien minimum légal n’excède pas les 55 dirhams (5 euros). Pour ne rien arranger, en 2008, la dette publique du Maroc a bondi de 10 % en un an, pour atteindre 11,9 milliards d’euros, soit 20 % du PIB.
Le classement de Forbes ne faisait que soulever pudiquement un coin du voile sur l’ampleur d’une fortune royale en vérité beaucoup plus importante. Surtout, il faisait ou ignorait les moyens mis en œuvre pour parvenir à amasser une telle richesse. Il liait la fortune du roi à l’augmentation du prix des phosphates, dont le Maroc est l’un des premiers producteurs mondiaux, et, ce faisant, se trompait d’époque.
Un coup d’État économique
Pendant longtemps, durant le règne d’Hassan II, l’OCP (Office chérifien des phosphates) avait vu une part importante de ses bénéfices – jusqu’à 50 %, estimait-on –, soustraite au budget public pour satisfaire aux dépenses du souverain. Un arbitraire royal somme toute comparable à celui que pratique la famille régnante saoudienne, qui accapare une bonne partie de la manne pétrolière.
« Mon pays m’appartient », estimait Hassan II, qui appliqua avec constance ce principe. Son style de vie était particulièrement dispendieux. Il aimait le luxe, les dépenses somptuaires, et pourtant jamais il n’apparut dans le classement des plus grandes fortunes. Si son fils, en moins de dix ans de règne, a accompli ce bond quantitatif, c’est parce qu’il s’est livré à une sorte de hold-up à l’encontre de l’économie de son pays. Une prise de contrôle de tous les secteurs clés, un coup d’État économique larvé où l’apparence de légalité s’est employée à masquer l’ampleur de l’arbitraire.
Partout, à travers le monde, des dirigeants autoritaires ou des dictateurs détournent une partie des richesses nationales à leur usage personnel. Le plus souvent il s’agit de matières premières, comme le pétrole. Mais ce pillage revêt un caractère en quelque sorte illicite, hors la loi.
L’abus de pouvoir au Maroc, tel que nous allons le révéler, est d’une tout autre nature et relève d’une situation inédite, sans précédent. Ce pays présente en effet toutes les apparences d’un système économique normal, et à certains égards sophistiqué : banques, entreprises, secteur privé. Une réalité dont il convient de parler au passé. Le secteur économique marocain ressemble désormais à un village Potemkine qui dissimulerait les prédations royales.
Un maître des forges français, Wendel, avait énoncé au début du XXᵉ siècle un principe que Mohammed VI et son entourage semblent avoir repris à leur compte : « Le bien ne fait pas de bruit ; le bruit ne fait pas de bien. » Le roi est désormais le premier banquier, assureur, exportateur, agriculteur de son pays. Il contrôle également le secteur de l’agroalimentaire, de la grande distribution et de l’énergie. Une prise de contrôle feutrée. Pourtant, l’enrichissement effréné du souverain et de quelques hommes à son service peut avoir des conséquences politiques incalculables, au moment où la population est touchée de plein fouet par une crise qui l’appauvrit et fragilise les classes moyennes. C’est pourquoi leurs agissements ont partie liée avec le silence et l’ignorance.
La révélation de Forbes fut suivie par un épisode de censure particulièrement absurde. En juillet 2009, l’hebdomadaire français Courrier international fut interdit sur le territoire marocain. Il avait reproduit, sous le titre « Un roi en or massif », un article de la journaliste Fédoua Touanassi publié un peu plus tôt par la publication marocaine Le Journal hebdomadaire. Ce zèle absolu, et à contretemps, des censeurs traduisait l’extrême nervosité provoquée par la divulgation d’informations portant sur la fortune royale. Un tabou jusqu’ici inviolé, comme tout ce qui a trait à la personne du roi.
En montant sur le trône en 1999, Mohammed VI avait reçu le qualificatif flatteur de « roi des pauvres ». Dix ans plus tard, on découvrait qu’il était devenu le « roi des bonnes affaires ». Plus choquant encore, il aime être présenté comme un « businessman », terme ici totalement vidé de son sens puisque la détention d’un pouvoir absolu lui permet de réduire à néant toute concurrence.
Un rapide parallèle avec d’autres monarchies, fussent-elles de nature constitutionnelle, permet de comprendre que nous sommes ici aux antipodes de toute éthique démocratique. Imaginerait-on la reine d’Angleterre ou le roi d’Espagne à la tête des plus grands établissements financiers, industriels, agricoles de leur pays, opérant dans une situation de monopole à peine dissimulée ?
Les trente-huit années du règne d’Hassan II furent ponctuées de coups d’État et de crises diverses. Mais l’homme était un redoutable animal politique, doté d’un instinct de survie impressionnant. Dans les années 1960 et 1970, au moment où la plupart des pays nouvellement indépendants choisissait la voie socialiste, il se tourna habilement vers l’économie de marché tout en mettant en œuvre une stratégie d’accaparement de la rente.
Source : Le roi prédateur
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