Maroc.- Lettres d’Ali Lmrabet depuis la prison : « Le ‘jardin’ des reclus »

Quelques jours avant qu’on ne me renvoie à la prison de Salé, j’ai eu une conversation surprenante avec Mustapha Alaoui, le doyen des journalistes marocains, détenu avec moi au service pénitentiaire de l’hôpital Avicenne. Alaoui m’a raconté une histoire incroyable, et pourtant révélatrice. Lorsqu’une délégation de la fédération des éditeurs de journaux marocains a rendu visite au conseiller royal Mohamed Meziane Belfquih pour plaider, pétition en main, ma cause et celle d’Alaoui, le haut fonctionnaire royal leur a promis d’intercéder auprès du souverain à une condition : effacer mon nom de la pétition, ce qui fut fait… Et comme une promesse est une promesse, Alaoui fut libéré et moi envoyé en prison. Merci, chers confrères ! Retour à la jungle.

La première chose que j’ai vue dès que j’ai posé le pied dans la prison, c’étaient les « vibreurs », des détenus atteints d’une sorte de tremblement violent et permanent qui les empêche de marcher, de bouger et même de s’exprimer normalement. Pour se déplacer, d’autres détenus les soutiennent. Quelqu’un m’a expliqué qu’il s’agissait de toxicomanes en état de manque.

Normalement, l’un des infirmiers de la prison leur procure leur dose quotidienne de karkoubi (comprimés), mais comme les mesures de sécurité ont été renforcées après l’arrivée massive des islamistes, ce membre du personnel soignant préfère attendre que les choses se calment avant de reprendre son lucratif commerce. Mais d’où viennent les fameux karkoubis ? Ils sont fournis gratuitement par l’État marocain. L’astuce est simple : l’infirmier est de mèche avec un médecin qui signe les ordonnances et, comme l’administration pénitentiaire paie les médicaments, les deux comparses demandent aux malades une contribution pour leur travail.

Les gardiens et les détenus connaissent le manège, mais personne n’en parle, car tout le monde y trouve son compte. Tout le monde ? Non, les vrais malades, ceux qui ont besoin de plus de soins, et que l’administration pénitentiaire paie à contrecœur, restent en marge du système.

Un très jeune détenu, Wadie Laalaili, atteint d’un cancer de la gorge qui le fait terriblement souffrir, passe son temps à crier, du matin au soir. Lorsque je suis intervenu en sa faveur, Hamid, l’infirmier de service, et Abdelkrim, un gardien célèbre pour sa brutalité, m’ont pris en grippe. Un après-midi, j’ai même reçu la visite de ces deux fonctionnaires, qui m’ont lancé : « Tu te prends pour un prisonnier politique, il faut régler ça. On va attendre que tu ailles au parloir, ensuite on place un kilo de haschich dans ta cellule et le tour est joué ». Ils sont capables de le faire.

Le 1er septembre, la direction de la prison a confisqué 2,5 kilos de haschich dans une cellule. Car, lorsqu’on se promène dans cette prison, il n’est pas rare de sentir l’odeur du haschich. Un détenu m’a expliqué qu’avec l’arrivée des « barbus », les « affaires » sont devenues difficiles. La barrette de 100 grammes de haschich national vaut 1 000 dirhams (environ 100 euros), alors qu’il y a quelques mois, elle ne valait que 200 dirhams.

Eh bien, il n’est pas surprenant que l’hebdomadaire Al Ousbou ait récemment publié une information incroyable. Selon cette publication, un trafiquant de drogue incarcéré à Salé aurait offert à la prison des dizaines de chaises et de tables. Il n’en faut pas plus pour faire croire à certaines âmes en peine que l’argent de la drogue finance… une prison marocaine.

Autre histoire de drogue, mais d’un autre calibre : un matin, à la fin de l’été, la prison s’est remplie de juges, de procureurs, de policiers et de militaires. Ces serviteurs de l’État n’étaient pas venus pour une visite guidée ou d’inspection. Ils étaient tous détenus. Après l’arrestation de deux barons de la drogue hispano-marocains, Monir El Ramach et El Nene, qui ont apparemment donné quelques noms après des interrogatoires brutaux menés par la Brigade nationale de la police judiciaire, les autorités marocaines ont effectué une véritable rafle dans leurs propres rangs à Tétouan. Parmi les arrêtés, il y avait sûrement des coupables, mais aussi des innocents.

Pour la première fois dans l’histoire du Maroc, la rafle a touché des présidents de tribunaux criminels, des procureurs, des préfets de police, un agent de la DST et une bonne poignée de policiers et de militaires. Il y avait plusieurs groupes dans cette fournée : le premier, composé de magistrats et de policiers, n’a pas été « inquiété » physiquement. Le second groupe, celui des civils, pas davantage. On dit que l’un de ces derniers, un commerçant de meubles qui se targue d’avoir des amitiés dans les hautes sphères, serait disposé à donner des noms qu’aucun juge d’instruction n’aurait le courage de consigner. Le troisième groupe, celui des militaires, a visiblement subi le martyre, c’est-à-dire la torture. Transporté en hélicoptère depuis Tétouan et conduit les yeux bandés dans un lieu secret, près du zoo de Témara, à la périphérie de Rabat, l’adjudant-chef A. S. a vécu un véritable tourment, un tourment marocain et moderne.

Le mardi 30 septembre, alors que je me trouvais à l’infirmerie de la prison, je l’ai entendu se plaindre de douleurs aux reins. Il racontait à un policier détenu qu’il avait subi le calvaire. Dans le lieu « secret », il a eu droit à la méthode du « chaud et froid ». Cette sinistre méthode permet de torturer sans laisser de traces visibles. On attache le malheureux à un ventilateur d’air chaud, collé à sa poitrine ; ensuite, à un moment donné, on approche un autre ventilateur, cette fois d’air froid, et on l’accolle à son dos. Ce mélange de températures rend la victime folle de douleur.

Et dire que le Maroc se prépare à présenter devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU, en novembre, un écrit attestant de l’inexistence de la torture dans le royaume. Pourtant, il suffit de visiter la prison de Salé, où je suis logé de force, aux frais de l’État, pour se rendre compte que certaines vilaines habitudes n’ont pas disparu.

Au milieu du bâtiment central se trouve un endroit, une sorte de petite salle grillagée battue par les vents, que les détenus appellent avec horreur le « jardin ». Un bel euphémisme pour désigner un lieu sans eau ni toilettes, où l’on enchaîne pendant des jours, les pieds et les mains entravés, les prisonniers récalcitrants, comme au Moyen Âge.

Un jour, à l’occasion de la visite de mon avocat Jamai, bâtonnier de l’Ordre des avocats et président de l’Observatoire des prisons, je lui ai montré cet endroit infâme. Il a crié : « Ils n’ont pas le droit ».

Source : El País, 29 OCT 2003

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