Lettre de la prison de Salé : Prison de Salé, Maroc (25 octobre 2003)

Après la publication d’une tribune dans Le Monde et la visite au Maroc du président de la République française, Jacques Chirac — au cours de laquelle il a déclaré en conférence de presse que mon cas était une « affaire purement marocaine » —, la prison est devenue un enfer pour moi. Les représailles pleuvent. Mes déplacements dans la petite aile où je suis incarcéré sont étroitement surveillés. De même, les prisonniers qui m’adressent la parole sont menacés de représailles de la part des gardiens. Il ne se passe pas un seul jour sans que je sois moi-même agressé verbalement par un gardien. J’ai même reçu, une nuit, la visite de deux gardiens qui m’ont promis de « se débarrasser d’un kilo de hachich dans ma cellule pour m’accuser de trafic de drogue ». Le directeur de la prison, Monsieur Belghazi, est au courant de toutes ces menaces et de ces machinations, mais il donne l’impression de les soutenir. C’est ainsi que fonctionne la vengeance d’État.

Non seulement je ne suis pas considéré comme un prisonnier politique, mais je ne bénéficie même pas des droits d’un détenu de droit commun. Quand ils ne parviennent pas à briser la volonté d’un homme libre, d’un journaliste indépendant qui veut faire honnêtement son travail d’information sans tomber dans le servilisme, ils s’acharnent sur lui. Ils tentent de salir sa réputation, l’accusent de tous les maux, et de surcroît, le condamnent à une lourde peine de prison. Le Quai d’Orsay [siège du ministère français des Affaires étrangères] a été informé de tout cela. Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois.

En réalité, je ne m’attends pas à ce que le soutien des autorités françaises augmente, mais je ne pensais pas que la présidence française fermerait les yeux sur toutes les atteintes aux droits de l’homme dont je suis victime. C’est comme si Jacques Chirac feignait d’ignorer mes malheurs. Au lieu de se pencher sur mon dossier et de l’étudier pour voir si j’ai été injustement condamné, la France de Chirac me propose de me transférer dans une prison française, dédaignant ma condition de prisonnier d’opinion et tout mon parcours de défenseur des droits de l’homme au Maroc.

Jacques Chirac, le champion de la légalité internationale lorsqu’il s’agit de l’Irak et de la Palestine, préfère regarder ailleurs quand il s’agit des droits de l’homme et de la liberté d’expression au Maroc.

Chirac aime donner des leçons de morale au président des États-Unis, George Bush. Pourtant, lorsque le défenseur des droits de l’homme américano-égyptien Saâd-Eddine Ibrahim a été injustement condamné par la justice égyptienne, Bush a mis en mouvement la machine américaine pour défendre son compatriote. Il n’a pas déclaré publiquement que le cas de Saâd-Eddine Ibrahim était une « affaire purement égyptienne ». Il ne lui a pas proposé de le transférer dans une prison américaine.

Je ne sais pas si cette lettre réussira à sortir de cette prison. Mais j’ai droit au même type de survie, extrême, utilisée contre les islamistes. De plus, ils veulent m’empêcher d’écrire, de m’exprimer librement et sans entraves. Mais si cette lettre parvient à sortir de cet enfer, je veux qu’elle soit envoyée aux élus du peuple, les députés de l’Assemblée nationale et les membres du Sénat.

Je demande aux honorables députés et sénateurs — en oubliant ma nationalité française — d’étudier mon dossier, de lire l’acte d’accusation, les articles de presse et les caricatures qui m’ont valu trois ans de prison ferme, et de juger souverainement. Si, comme je l’espère, les honorables députés et sénateurs estiment que mon procès et ma condamnation sont un scandale, qu’ils le fassent savoir publiquement, pour que résonne à nouveau la voix d’un homme séquestré légalement par l’État marocain.

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