Pendant des décennies, la relation entre la fédération bruxelloise du Parti Socialiste (PS) et la communauté marocaine a façonné le paysage politique de la capitale belge. Au cœur de cette dynamique se trouve une figure incontournable : Philippe Moureaux, l’ancien puissant bourgmestre de Molenbeek-Saint-Jean. Entre stratégies électorales, alliances culturelles et critiques post-attentats, retour sur l’histoire d’un flirt politique devenu, pour ses détracteurs, le symbole du communautarisme.
Un mariage sous les projecteurs et des questions de foi
L’ancrage de Philippe Moureaux avec le Maroc s’est aussi inscrit dans sa vie privée. En juin 2010, le sénateur-bourgmestre alors âgé de 71 ans épouse Latifa Benaicha, une collaboratrice de cabinet d’origine marocaine.
Ce mariage intime a rapidement suscité des remous administratifs et religieux. Selon les informations du site Parlemento.com, relayées par Le Vif, le couple a introduit un dossier au consulat du Maroc à Bruxelles pour officialiser cette union à Rabat. Cependant, la procédure a initialement buté sur l’absence d’un certificat de conversion à l’islam de Philippe Moureaux, le code de la famille marocain (article 39) interdisant le mariage d’une musulmane avec un non-musulman.
L’affaire prend une tournure politique lorsque l’hebdomadaire satirique Père Ubu affirme que la conversion est actée, faisant de Moureaux le « premier bourgmestre musulman du pays ». D’après le consulat marocain, interrogé à l’époque par le journal satirique, « tout était en ordre » dans le dossier. L’opposition locale s’en était alors mêlée. Françoise Schepmans (MR), échevine à Molenbeek, avait exprimé ses doutes dans la presse en qualifiant une éventuelle conversion de pure « complaisance » administrative, rappelant que l’élu s’était toujours revendiqué laïc.
Le « système Moureaux » : Clientélisme ou intégration ?
Au-delà de l’anecdote personnelle, c’est la gestion politique de Molenbeek par Philippe Moureaux (à la tête de la commune de 1992 à 2012) qui reste hautement controversée. Pour le PS bruxellois, l’intégration de candidats issus de l’immigration maghrébine sur les listes électorales a été une stratégie de survie. D’après des analyses politiques publiées dans Le Vif, sans ce réflexe précurseur d’ouverture aux minorités ethno-religieuses, l’électorat socialiste bruxellois se serait effondré pour ne représenter que 10 %.
Cependant, ce rapprochement a rapidement été perçu comme une dérive. On reprochait à Philippe Moureaux de courtiser activement les institutions religieuses :
- Tournées électorales dans les mosquées et consultations de chefs religieux.
- Prêt de locaux communaux pour des cours de religion islamique.
- Mise en place d’un « dispositif ramadan ».
Selon ses opposants politiques, Philippe Moureaux était devenu le « patron informel de la communauté marocaine de Belgique », allant jusqu’à donner des gages diplomatiques au Royaume chérifien sur le dossier sensible du Sahara occidental.
Du laxisme au terreau du radicalisme : L’heure des comptes
L’onde de choc des attentats de Paris en novembre 2015 a brutalement replacé Molenbeek et la gestion de son ancien maïeur sous le feu des projecteurs internationaux. La commune, devenue le point d’attache de plusieurs terroristes (dont les frères Abdeslam ou Abdelhamid Abaaoud), a vu son modèle social pointé du doigt.
La presse belge et internationale s’est alors montrée très critique envers « l’ancien régime » socialiste. Selon le politologue Dave Sinardet, cité par l’hebdomadaire Knack, Philippe Moureaux a commis l’erreur de systématiquement sous-estimer les problèmes de sécurité et de radicalisation dans sa commune. Plus incisif encore, le journaliste Bart Eeckhout écrivait dans De Morgen que le bourgmestre « fermait les yeux de façon stratégique » sur la montée de l’islam radical par pur clientélisme électoral.
Ses détracteurs, à l’instar du sénateur Alain Destexhe (MR), ont dénoncé un « climat de terreur intellectuelle » où toute critique de la criminalité ou de l’extrémisme était immédiatement taxée de racisme par le pouvoir en place.
Des nuances sociologiques à ne pas négliger
Face à ce réquisitoire, les avis divergent sur la responsabilité réelle du politique. D’après la chercheuse en sciences politiques Corinne Torrekens (ULB), spécialisée dans l’Islam, le raccourci est trop simple : le djihadisme est un projet politique global qui n’a pas attendu la complaisance des institutions locales pour s’implanter.
Pour les observateurs de terrain et les travailleurs sociaux, la trajectoire de Molenbeek s’explique avant tout par une profonde exclusion sociale, marquée par un taux de chômage des jeunes avoisinant les 40 %, des discriminations massives à l’embauche et un système scolaire inégalitaire. Autant de fractures qui, bien au-delà de la stratégie d’un homme ou d’un parti, ont créé un terrain fertile dans lequel les recruteurs extrémistes ont pu s’engouffrer.
#Belgique #Bruxelles #PS #PhilippeMoureaux #Molenbeek #Anderlecht #radicalisation #islamisme
Soyez le premier à commenter