L’opération européenne du Maroc

Rabat utilise le football et finance des associations culturelles afin de créer un sentiment nationaliste marocain chez les jeunes Européens.

Le lien étroit entre le football et la politique est bien connu, mais il convient de souligner la manière dont les succès de l’équipe nationale marocaine ces dernières années sont utilisés par le nationalisme marocain pour construire un nouveau récit national dans lequel le pays apparaît comme un contrepoids politique et culturel à l’Europe, dans un processus de règlement de comptes historique avec les anciennes métropoles. Le récit marocain présente son football comme une expression alternative au football européen : plus pur, plus issu de la rue et plus enraciné dans le peuple que dans les académies et l’argent. Une propagande fondée sur les résultats qui, pourtant, s’effondre à la première analyse de la sélection alaouite : la majorité de ses joueurs sont nés en Espagne, en France ou aux Pays-Bas, ont été formés dans les centres de formation aisés de clubs européens d’élite tels que le PSG ou le Real Madrid, et ont grandi dans l’État-providence européen.

Indépendamment du fait que chacun soit libre de choisir le maillot sous lequel il joue, il est évident que l’actuelle sélection marocaine est une équipe à la fois footballistiquement et culturellement européenne, et non africaine. Et c’est cette européanisation, menée au moyen d’un programme de recrutement de joueurs, qui met en lumière une stratégie géopolitique du Maroc en Europe, pensée sur le long terme et tirant parti du complexe de culpabilité postcoloniale des Européens ainsi que de leur persistance à nier la réalité.

Après la victoire de la France sur le Maroc, et face au fait qu’il n’y eut pas d’émeutes en France, les médias ont célébré le fait que « Marocains et Français » aient donné une preuve de civisme et de coexistence après le match, normalisant ainsi l’idée que ces jeunes Français supporters du Maroc sont en réalité considérés comme des étrangers dans leur propre pays. C’est précisément ce que recherche le plan de Rabat.

Le Maroc a construit un écosystème d’ONG et d’entités théoriquement culturelles ou religieuses qui, avec le soutien des administrations locales et grâce à des subventions de Rabat, promeuvent le nationalisme marocain auprès d’enfants européens avec un message clair : peu importe où tu es né, tu es et tu seras toujours marocain. Une manière de contrer les politiques européennes d’intégration et qui favorise un détachement toxique vis-à-vis de la société dans laquelle ces jeunes ont grandi et vivent.

Dans le même temps, c’est un outil permettant au Maroc de contrôler des communautés à l’étranger de plus en plus nombreuses et de les utiliser comme instrument de pression politique et sociale sur l’Europe. Le mépris public affiché envers Lamine Yamal par des autorités marocaines, lui reprochant d’avoir choisi de jouer pour l’Espagne, se reproduit en privé dans de nombreux quartiers européens envers d’autres jeunes « Lamine » auxquels on exige qu’ils prennent parti pour le Maroc.

Nous sommes donc face à une opération de soft power particulièrement délicate pour l’Espagne, dont le gouvernement considère le Maroc comme un allié stratégique et a pris des décisions très controversées en sa faveur, telles que l’abandon du peuple sahraoui, la tolérance envers les narcolanchas ou la passivité face aux manœuvres de Rabat au sein de la FIFA de Gianni Infantino visant à priver l’Espagne de la finale de la Coupe du monde 2030.

Iñaki Ellacuria

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