Mohammed VI, le mystère, de Thierry Oberlé
À sa libération en 2019, il prend un avion pour revenir au Maroc. Celui que la presse va surnommer le « Pablo Escobar du Sahara » est arrêté à l’aéroport de Casablanca. Du fond de sa geôle, Ahmed Ben Brahim semble convaincu que ses influents associés vont le tirer d’affaire. Un de ses principaux complices lui aurait fait miroiter un transfert à Bamako grâce à l’appui du ministre de la Justice. Il espère également récupérer ses biens à Casablanca et des appartements dans une marina touristique. Rien ne vient. Le prisonnier aurait attendu 2023 pour se confesser au capitaine Najih, un ancien officier de liaison de l’ambassade marocaine aux Pays-Bas où il suivait les dossiers de la Mocro Maffia. Tel est le récit livré en exclusivité par le magazine Jeune Afrique le 9 août 2023. D’autres enquêtes journalistiques l’ont depuis partiellement recoupé.
« Le Malien » a en tout cas donné le casting de son réseau : on y découvre deux ténors de la scène politico-économique, des notables, des commissaires de police, des gendarmes, et pour les seconds rôles des prostituées et une chanteuse connue. Il déclare s’être associé en 2006 avec Abdenbi Bioui, le patron de la région frontalière de l’Algérie, l’Oriental, et géant du BTP marocain. En dix ans, les deux partenaires auraient écoulé 200 tonnes de stupéfiants. La marchandise circule dans les camions d’Abdenbi Bioui, sur les routes qu’il a bâties.
En octobre 2023, la police passe enfin à l’action. Elle saisit trois camions, du cannabis, de la cocaïne et des drogues de synthèse en grandes quantités, ainsi que des sommes d’argent en espèces dans la ferme du frère cadet d’Abdenbi Bioui, un notable du PAM de la commune d’Aïn Sfa dans l’Oriental1. Le scandale politico-mafieux remonte jusqu’au cœur du système. Élu au Parlement et cadre influent du PAM, Saïd Naciri tient les rênes du conseil préfectoral de Casablanca. Ce promoteur immobilier possède des parts dans une radio privée, Médina FM, et dépense apparemment sans compter. Mais il est surtout connu des Marocains en sa qualité de président du Wydad de Casablanca, le club de football le plus titré du royaume dont ce gestionnaire controversé a renfloué les caisses on ne sait trop comment. Il doit sa place dans la cour des grands à Fouzi Lekjaa – son « ami intime », selon ses dires –, le président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) en charge de l’organisation du Mondial 2030 et ministre du Budget du gouvernement.
Quant à Abdenbi Bioui, ce mastodonte du BTP à l’ascension fulgurante brasse des fortunes en bâtissant des routes, des ponts, des barrages. Ex-« sans-papiers » en Europe, il a créé son entreprise de construction ex nihilo. La société se présente quelques années plus tard comme « le leader des travaux publics au Maroc ». Il rafle dans un secteur en principe concurrentiel des marchés publics du ministère de l’Équipement, de la Société nationale des autoroutes du Maroc et de l’Office national des chemins de fer. Bioui emploie 3 000 salariés et a engrangé un carnet de commandes pour trois ans d’activité.
Membre du bureau politique du PAM, qui délivre les investitures aux élections, sa gestion de la région est pourtant sujette à caution. En 2019, il écope d’une peine de prison ferme pour détournements de fonds publics et fraude, une condamnation effacée par un acquittement en cassation. Le notable est défendu par Abdellatif Ouahbi, le secrétaire général du PAM entré au gouvernement en octobre 2021 avec le portefeuille de ministre de la Justice. L’une des premières initiatives du nouveau garde des Sceaux est de retirer du projet de modification du Code pénal présenté au Parlement un article de loi dédié à l’incrimination de l’enrichissement illicite. Puis il annonce vouloir interdire aux associations de la société civile de porter plainte contre des élus.
À sa sortie durant l’été 2023, l’affaire du « Pablo Escobar du Sahara » fait l’effet d’une bombe mais elle n’est pas à fragmentation.
Marqué par l’absence aux audiences du « Malien », le procès qui a débuté le 23 mai 2024 se poursuivait encore en septembre 2025. Abdenbi Bioui et ses avocats dénoncent le « manque de rigueur » de l’enquête et des « violations du droit à une défense équitable ». Les représentants de Saïd Naciri contestent la légalité des écoutes téléphoniques, invoquent une prescription des faits et réclament sans succès l’audition de « témoins clés ». Les deux hommes plaident non coupables.
Des pistes ne semblent pas explorées et des questions essentielles restent sans réponses. Comment un tel réseau politico-mafieux a-t‑il pu prospérer aussi longtemps sans attirer l’attention du Palais ? De l’argent sale a-t‑il financé des campagnes politiques ? L’entourage politique des mis en cause affirme qu’il ne se doutait de rien. » extrait du livre intitulé Mohammed VI, le mystère , écrit par le journaliste français Thierry Oberlé.
Mohammed VI, le grand malentendu, d’Omar Brouksy
« La production du cannabis et sa commercialisation sur les marchés intérieur et extérieur occupe également une place importante dans l’économie dite informelle. Selon le rapport 2013 de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), le Maroc reste le plus grand producteur de cannabis et de résine de cannabis au monde, suivi par l’Afghanistan et le Mexique. Cultivé sur 47 500 hectares, le cannabis marocain vise là aussi le « marché » européen, notamment espagnol, pour plus de 34 %.
L’ONUDC estime à plus de 214 millions de dollars le chiffre d’affaires global des producteurs. Quant à la valeur des « exportations » marocaines sur le « marché » international, l’organisme onusien l’estime à plus de 10 milliards d’euros avec une production annuelle d’environ 38 000 tonnes d’herbe (ou kif) et 760 tonnes de résine.
Cet « État dans l’État » est « géré » par des barons bien connus dans le nord du pays, mais protégés par de gros bonnets qui se retrouvent dans les instances sécuritaires les plus puissantes du royaume. En 2007, un coup de filet a permis l’arrestation d’une vingtaine de hauts fonctionnaires. À leur tête, Abdelaziz Izzou, ex-directeur de la sécurité des Palais royaux et ancien chef de la police judiciaire à Tanger, l’une des plaques tournantes du trafic destiné à l’Europe. Mais il y avait aussi Mustapha Lakhlioui, l’ex-directeur de la région nord de la DST, Youssef Lahlimi, le commandant régional de la gendarmerie, fils d’Ahmed Lahlimi, l’actuel haut-commissaire au Plan, Akka Ahbar, l’ex-lieutenant colonel de la gendarmerie, commandant la compagnie maritime de Tanger, etc. La liste est longue. Tous ont été poursuivis pour « corruption », et certains — notamment Abdelaziz Izzou – ont été accusés de « participation au trafic international de drogue et d’abus de pouvoir ». »
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