Des centaines de messages privés, des témoignages concordants d’employés et une enquête judiciaire en cours alimentent les soupçons d’ingérence politique dans l’attribution des logements sociaux à Anderlecht. Au cœur de l’affaire : Lotfi Mostefa (PS), échevin du Logement et président de la société de logements sociaux Foyer Anderlechtois, accusé par plusieurs témoins d’intervenir directement dans des dossiers qui devraient relever de procédures administratives encadrées par la loi.
L’attribution des logements sociaux repose, en principe, sur des critères stricts : une liste d’attente établie selon un système de points, des règles définies par la Région bruxelloise et des dérogations réservées à des situations exceptionnelles. Pourtant, selon les révélations de l’émission d’investigation Pano de la VRT, ce processus aurait été régulièrement influencé par des interventions politiques directes.
Des messages qui interrogent
La rédaction de Pano affirme avoir consulté plusieurs centaines de messages WhatsApp et d’enregistrements vocaux échangés entre Lotfi Mostefa et son ancienne secrétaire.
Dans l’un de ces messages, le président de la société évoque plusieurs logements disponibles dans différents ensembles immobiliers de la commune avant de demander à sa collaboratrice de vérifier qu’ils n’ont pas déjà été « promis » à certains candidats.
D’autres échanges montrent le responsable politique donnant des instructions concernant des candidats précis ou demandant qu’un dossier soit traité en priorité.
Plus préoccupant encore, un message fait état d’une décision motivée par un différend personnel. Convaincu qu’une candidate l’aurait insulté en tenant des propos racistes, Lotfi Mostefa écrit : « Exclu que nous lui donnions une maison. » Selon les éléments rapportés, cette personne n’aurait finalement pas obtenu le logement initialement envisagé.
Si ces échanges étaient confirmés dans leur contexte, ils soulèveraient une question majeure : celle du respect du principe d’égalité de traitement entre les demandeurs de logements sociaux.
Une culture de l’intervention politique ?
Les révélations ne reposent pas uniquement sur ces messages.
Une vingtaine d’employés, actuels ou anciens, interrogés par les journalistes décrivent un mode de fonctionnement où le président serait intervenu régulièrement dans des dossiers individuels.
Plusieurs d’entre eux affirment que certains dossiers étaient connus en interne comme des « dossiers du président », expression désignant des candidatures bénéficiant d’une attention particulière.
Selon ces témoignages, les interventions concerneraient principalement les dossiers dits « prioritaires » ou « dérogatoires ». Chaque année, une vingtaine de logements peuvent être attribués en dehors de la liste d’attente classique afin de répondre à des situations d’urgence.
Des employés estiment que ces priorités étaient souvent déterminées ou orientées directement par le président.
Une pression sur les services administratifs
Les témoignages recueillis décrivent également une confusion des rôles entre la sphère politique et l’administration.
Plusieurs travailleurs affirment que Lotfi Mostefa assistait parfois aux enquêtes sociales réalisées par les assistants sociaux, pourtant chargés d’évaluer les situations en toute indépendance.
Selon eux, cette présence pouvait influencer le déroulement des entretiens et créer une pression implicite sur les agents chargés de l’instruction des dossiers.
Or, selon les documents internes de la société, les missions du président se limitent essentiellement à la présidence du conseil d’administration, à la représentation de l’institution et à certaines fonctions administratives. Elles ne prévoient pas d’intervenir dans l’analyse individuelle des demandes de logement.
Une ancienne secrétaire devenue lanceuse d’alerte
Les principaux échanges proviennent de l’ancienne secrétaire personnelle de l’échevin, licenciée au début de l’année.
Son départ est intervenu après l’ouverture d’une enquête faisant suite à une plainte d’une candidate au logement social de Molenbeek. Cette dernière soupçonnait la secrétaire d’avoir perçu de l’argent afin de faciliter son accès à un logement.
La secrétaire conteste catégoriquement ces accusations. Elle affirme que les sommes reçues correspondaient simplement au remboursement d’un prêt personnel consenti à une connaissance.
Elle souligne également que les transactions ont été effectuées par virement bancaire, estimant qu’un système de corruption n’aurait vraisemblablement pas laissé de telles traces.
Par ailleurs, des courriels internes montrent qu’elle est intervenue afin d’obtenir une adresse de référence auprès du CPAS pour cette candidate, démarche susceptible d’améliorer sa position sur la liste d’attente.
L’intéressée reconnaît cette intervention mais affirme qu’elle agissait à la demande du président et que celui-ci était systématiquement informé des démarches entreprises.
Le parquet de Bruxelles a ouvert une enquête concernant cette affaire. À ce stade, aucune condamnation n’a été prononcée.
Un précédent au CPAS d’Anderlecht
Ces nouvelles révélations interviennent dans un contexte déjà sensible.
En 2024, une précédente enquête de Pano avait mis en lumière des dysfonctionnements au sein du CPAS d’Anderlecht, alors présidé par Lotfi Mostefa. Des employés avaient dénoncé des interventions politiques dans certains dossiers d’aide sociale.
Ces révélations avaient conduit à la création d’un groupe de travail parlementaire chargé de formuler des recommandations visant à renforcer les garanties d’indépendance de l’administration.
Entre proximité avec les habitants et soupçons de favoritisme
Les témoins interrogés reconnaissent néanmoins que Lotfi Mostefa est un élu particulièrement présent sur le terrain. Plusieurs saluent sa proximité avec les habitants des quartiers de logements sociaux et son implication dans des problématiques telles que l’insécurité ou le trafic de drogue, notamment dans le quartier de Peterbos.
Mais cette proximité, estiment plusieurs employés, ne peut justifier une intervention directe dans les procédures administratives.
Pour eux, la frontière entre accompagnement politique et influence sur les décisions administratives aurait été franchie.
Un enjeu de gouvernance
À Anderlecht, près de 29 600 ménages sont actuellement inscrits sur la liste d’attente pour obtenir un logement social. Le délai moyen d’attente dépasse treize ans.
Dans un contexte marqué par une pénurie chronique de logements, chaque attribution revêt une importance considérable. C’est précisément pour cette raison que les règles d’attribution sont censées garantir transparence, impartialité et égalité entre tous les candidats.
Les révélations de Pano, si elles étaient confirmées par les autorités compétentes, poseraient ainsi une question plus large sur la gouvernance des sociétés de logements sociaux et sur la nécessité de préserver l’indépendance des services administratifs face aux interventions politiques.
À ce stade, les faits révélés reposent sur des témoignages, des échanges internes et des éléments faisant l’objet d’investigations. Il appartiendra aux autorités de contrôle ainsi qu’à la justice d’établir si ces interventions relevaient d’un simple suivi politique ou constituaient une violation des règles encadrant l’attribution des logements sociaux.
Source : Presse belge
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