Comprendre l’échec de l’Union du Maghreb Arabe : une analyse constructiviste critique

L'approche constructiviste critique permet de dépasser une lecture purement économique ou géopolitique, en montrant que l'échec de l'UMA est avant tout le fruit de constructions identitaires concurrentes et d'une méfiance réciproque entre États maghrébins.

L’Union du Maghreb Arabe (UMA), créée en 1989 par le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Mauritanie et la Libye, est aujourd’hui une organisation régionale largement dysfonctionnelle. Le Conseil présidentiel, son instance décisionnelle, ne s’est plus réuni depuis 1994. Cet article mobilise une approche constructiviste critique pour expliquer cet échec, en soutenant que les États maghrébins n’ont pas su développer des identités et des intérêts communs, mais se sont au contraire perçus comme des rivaux dans un processus de « mise en altérité » (othering).

  1. Cadre théorique : le constructivisme critique

L’article s’appuie sur les travaux de Weldes, Adler et McSweeney pour défendre trois idées principales :

-L’identité étatique est construite à travers un processus politique et relationnel, influencé par les compétitions entre États.
-La politique intérieure joue un rôle central dans la formulation des identités et des intérêts nationaux.
-L’intérêt national est le produit d’un imaginaire sécuritaire, lui-même façonné par la perception des menaces et des différences avec les autres États.

Selon cette approche, les États définissent leur identité en se distinguant des autres, ce qui génère un processus de « mise en altérité ». Dans le cas maghrébin, cette dynamique a empêché l’émergence d’une confiance mutuelle et d’une vision partagée.

  1. Contexte historique de la création de l’UMA

La création de l’UMA en 1989 résulte de plusieurs facteurs :

  • Facteurs économiques : chute des prix du pétrole, sécheresses, endettement, et concurrence accrue de l’Union européenne (notamment après l’adhésion de l’Espagne et du Portugal).
  • Facteurs politiques :
  • Rapprochement entre le Maroc et l’Algérie (1987-1988), après des années de rupture liées au conflit du Sahara occidental.
  • Arrivée au pouvoir de Ben Ali en Tunisie (1987), apaisant les tensions avec la Libye.
  • Montée de l’islamisme radical, perçue comme une menace commune par les régimes.

L’UMA devait permettre de renforcer les échanges économiques, de coordonner les politiques régionales et, surtout, de trouver une solution au conflit du Sahara occidental.

  1. Les causes de l’échec de l’UMA

L’article identifie trois obstacles majeurs :

3.1. Absence de compréhension commune et rivalités bilatérales

  • Les États maghrébins ont agi de manière unilatérale sur des questions internationales (ex. : sanctions contre la Libye en 1992, reconnaissance d’Israël par la Mauritanie en 1999).
  • La méfiance mutuelle, en particulier entre l’Algérie et le Maroc, a paralysé toute coopération.
  • Les régimes ont utilisé l’UMA comme outil de légitimation interne face aux crises économiques et à la montée de l’islamisme, sans véritable volonté d’intégration.

3.2. Le conflit du Sahara occidental

  • Il s’agit du principal obstacle à l’intégration régionale.
  • L’Algérie soutient le Polisario ; le Maroc revendique la souveraineté sur ce territoire.
  • L’UMA était censée offrir un cadre de résolution, mais les espoirs ont été déçus.
  • La fermeture de la frontière algéro-marocaine en 1994 a aggravé les tensions.
  • L’assassinat du président algérien Mohamed Boudiaf (1992) a renforcé la suspicion mutuelle.

3.3. Faiblesses institutionnelles de l’UMA

  • Le Conseil présidentiel, seule instance décisionnelle, doit prendre ses décisions à l’unanimité.
  • Cela rend toute avancée dépendante des « caprices personnels » des chefs d’État.
  • Les sommets sont irréguliers et les engagements non contraignants.
  • Les accords bilatéraux avec l’UE (Maroc, Tunisie, Algérie) ont contourné l’UMA, affaiblissant encore la coopération régionale.
  1. Résultats et constats

-Échanges commerciaux intra-maghrébins : stagnants à environ 3 % du commerce total des pays membres (contre 40 % avec l’UE dès 1989).

  • Aucun progrès vers un marché commun ou une union douanière.
  • L’UMA est devenue obsolète, chaque pays privilégiant ses intérêts nationaux au détriment de l’intégration régionale.
  1. Conclusion

L’échec de l’UMA s’explique par :

  • L’absence d’identité collective, les États se définissant dans l’opposition les uns aux autres.
  • La persistance du conflit du Sahara occidental, qui empoisonne les relations algéro-marocaines.
  • Une structure institutionnelle inadaptée, qui exige l’unanimité sans mécanisme de résolution des conflits.
  • Le poids des intérêts nationaux, qui l’emporte systématiquement sur les idéaux unionistes.

L’approche constructiviste critique permet de dépasser une lecture purement économique ou géopolitique, en montrant que l’échec de l’UMA est avant tout le fruit de constructions identitaires concurrentes et d’une méfiance réciproque entre États maghrébins.

Par Hatice Rumeysa Dursun
Journal of History Culture and Art Research, Vol. 10, No. 2, juin 2021

Union du Maghreb Arabe, identité étatique, intérêt national, processus d’altérité, Maroc, Sahara occidental, Algérie, Tunisie,

Source : Understanding The Failure of The Arab Maghreb Union: A Critical Constructivist Account

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