Dans un entretien exclusif accordé à L’Express à l’occasion de la sortie de son livre Combattre pour la liberté (éditions Michel Lafon), Yossi Cohen, qui a dirigé le Mossad de 2016 à 2021, dévoile les coulisses de l’une des opérations les plus audacieuses du renseignement israélien. Un récit saisissant, ponctué de confidences politiques et d’analyses sans concession sur l’Iran, Gaza ou l’avenir d’Israël.
« La guerre entre l’Iran et Israël n’est pas terminée, accord ou pas »
Alors qu’un nouvel accord vient d’être scellé entre Washington et Téhéran, Yossi Cohen ne cache pas son scepticisme. « Le régime iranien ne renoncera jamais à la bombe atomique, quel que soit le texte signé. C’est une question de culture, de doctrine, d’objectif national », martèle-t-il. Et d’ajouter, sans détour : « Pour Israël, l’Iran restera l’ennemi numéro un. »
Une réplique grandeur nature de Téhéran en terre africaine
L’ancien patron du Mossad lève le voile sur les préparatifs du spectaculaire vol d’archives nucléaires iraniennes, en janvier 2018. Près d’une demi-tonne de documents et de données numériques avaient alors été soustraite d’un entrepôt sécurisé de la capitale iranienne.
« Dès ma prise de fonctions, j’ai ordonné à mes équipes de traquer Mohsen Fakhrizadeh, le père du programme nucléaire militaire iranien », explique-t-il. Mais pour pénétrer dans ce site ultra-protégé, il fallait un entraînement d’une précision chirurgicale. « Nous avons donc fait construire, en Afrique, une réplique de cet entrepôt et de ses abords. Une sorte de petit Téhéran, loin de tout. »
Pourquoi ce choix ? « Parce qu’Israël est sous surveillance constante. Il nous fallait un endroit discret, même en Afrique, à l’écart des grandes villes », justifie-t-il. Yossi Cohen confie s’être rendu plusieurs fois sur place pour superviser les exercices.
Le souci du détail était tel que les agents ont acquis les mêmes modèles de coffres-forts iraniens – qu’il qualifie d’« immenses » – et ont même importé des chiens de garde identiques à ceux utilisés par les Iraniens, afin d’apprendre à les neutraliser. Au total, près de 800 personnes ont été mobilisées pour cette opération hors norme, entre logistique, sociétés écrans et entraînements intensifs.
« Les originaux sont au siège du Mossad »
Yossi Cohen insiste sur un point crucial : il a exigé que les documents originaux soient rapatriés en Israël, et non de simples copies. « Ainsi, ni les Iraniens ni la communauté internationale ne pourraient prétendre que nous les avons falsifiés. Je connais l’écriture d’Ali Shamkhani, celle de Mohsen Fakhrizadeh – tous deux disparus depuis – et d’autres responsables. Les originaux sont toujours conservés au quartier général du Mossad. »
Il compare cette méthode à celle employée par la CIA, qui avait reconstitué la villa du président vénézuélien Nicolas Maduro pour préparer une intervention.
Ces archives, présentées aux membres du P5+1 et à l’AIEA, ont contribué à convaincre Donald Trump de retirer les États-Unis de l’accord nucléaire iranien (JCPOA).
Sur le 7-Octobre : « Nous avons totalement échoué »
L’ancien directeur du Mossad ne mâche pas ses mots concernant l’attaque du 7 octobre 2023. « Si nous ne reconnaissons pas que nous avons échoué – et nous avons totalement échoué – nous ne pourrons jamais tirer les leçons », lance-t-il.
Il distingue deux lignes de défense : le renseignement et la protection physique du territoire. « Avant le 7-Octobre, nous pensions savoir ce que l’ennemi allait faire. Nous avions tort. La porte était grande ouverte. Le pays n’était pas correctement fermé. Cet échec, je ne peux pas le respecter. »
Il appelle à une enquête approfondie et réclame davantage d’humilité dans le discours officiel. « Nous sommes un petit pays, entourés de nombreux ennemis. Nous devons faire preuve de bien plus d’humilité. »
L’humain, clé du renseignement
Yossi Cohen réaffirme avec force la primauté du renseignement humain (HUMINT) face aux technologies les plus sophistiquées. « Malgré la masse d’interceptions électroniques à Gaza, nous ne disposions d’aucune source humaine au sein du Hamas. Une seule nous aurait donné le renseignement décisif. »
Il revient également sur l’opération spectaculaire des bipeurs et talkies-walkies piégés contre le Hezbollah, en septembre 2024. Selon lui, l’idée d’infiltrer les chaînes d’approvisionnement ennemies remonte à plus de vingt ans. « Les premières livraisons d’équipements manipulés au Hezbollah ont débuté en 2006. »
Gaza : « Nous n’avons ciblé aucun civil intentionnellement »
Interrogé sur le conflit à Gaza, Yossi Cohen affirme que l’armée israélienne n’a jamais visé délibérément des civils, tout en reconnaissant que des pertes ont eu lieu car « le Hamas se cache au sein de la population, utilisant les habitations comme boucliers ».
Il rejette catégoriquement les accusations de génocide : « Nous ne commettons pas de génocide. Israël n’en a jamais commis et n’en commettra jamais. Nous sommes attachés à nos valeurs et à notre morale. » Il précise avoir, lorsqu’il était en poste, facilité l’acheminement d’aide humanitaire en provenance d’Arabie saoudite et du Qatar, destinée aux Gazaouis.
Un appel au changement et une ambition politique assumée ?
Yossi Cohen ne cache pas son admiration pour Donald Trump, qu’il considère comme « le meilleur » président pour les relations américano-israéliennes, malgré l’accord avec l’Iran. Il révèle avoir été reçu en tête-à-tête à plusieurs reprises par le locataire de la Maison-Blanche, qui lui confiait parfois des missions personnelles.
Sur la scène intérieure, il est tout aussi direct. Interrogé sur Benyamin Netanyahou, il déclare sans détour : « Il est Premier ministre depuis dix-huit ans. Cela suffit. Un changement est nécessaire. » Et d’ajouter, lorsqu’on l’interroge sur un successeur potentiel : « Pas complètement arrêté, mais je peux soutenir ce changement. »
À 61 ans, fort d’un réseau régional et international conséquent, d’un bilan opérationnel salué et d’une critique appuyée de l’establishment sécuritaire, Yossi Cohen semble se positionner comme un acteur incontournable de la prochaine séquence politique israélienne. Alors que les élections législatives sont prévues pour octobre 2026, son appel répété à la vérité, à l’humilité et au renouveau résonne comme un programme implicite.
Source : Presse
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