Une tribune publiée dans le Jerusalem Post relance la polémique autour de la course aux armements au Maghreb. Signé par Amine Ayoub, présenté comme chercheur au Middle East Forum et établi au Maroc, le texte affirme que l’Algérie consacrerait 25 milliards de dollars à sa défense en réaction directe à la modernisation militaire marocaine permise par les Accords d’Abraham.
Présentée comme une analyse froide d’un basculement régional, la tribune défend une lecture selon laquelle Alger chercherait à contrer des capacités marocaines nouvelles, notamment des équipements israéliens. Mais une analyse détaillée des chiffres, des calendriers d’acquisition et des capacités militaires montre, selon ses critiques, plusieurs contradictions.
Un chiffre marocain comparé à un chiffre algérien qui ne mesure pas la même chose
L’article oppose un Maroc présenté comme « qualitatif », avec 17,1 milliards de dollars de dépenses militaires, à une Algérie décrite comme « quantitative » avec 25 milliards.
Mais les 17,1 milliards correspondent aux 157,17 milliards de dirhams inscrits dans la loi de finances marocaine 2026. Ce montant représente une autorisation d’engagement pluriannuelle et non une dépense effective sur une seule année. Les crédits de paiement réellement prévus pour 2026 s’élèvent à 55,3 milliards de dirhams, soit environ 6 milliards de dollars.
À l’inverse, les 25 milliards attribués à l’Algérie correspondent à un budget annuel.
La comparaison entre les deux montants repose donc sur deux bases différentes. Rapportés au PIB marocain estimé par le FMI à 194 milliards de dollars en 2026, les 157 milliards de dirhams représentent 8,7 %. Rapportés aux charges totales de l’État marocain, estimées à 761 milliards de dirhams, ils représentent 20,6 %.
Ces ratios correspondent aux niveaux algériens que la tribune présente comme excessifs : 8,9 % du PIB et 20,6 % du budget.
Une comparaison fondée sur les dépenses réellement engagées donnerait plutôt environ 3 % du PIB pour le Maroc contre 9 % pour l’Algérie.
Une chronologie militaire qui inverse la thèse défendue
Le cœur de l’argumentation repose sur une idée : l’Algérie aurait renforcé son armée en réaction aux nouvelles capacités marocaines.
La chronologie des acquisitions raconte cependant une autre histoire.
Les chasseurs lourds Su-30MKA algériens arrivent à partir de 2007. Les F-16 marocains, sélectionnés en 2007, sont livrés à partir de 2011. Les analyses spécialisées de l’époque présentaient d’ailleurs l’achat marocain comme une réponse au renforcement algérien.
Les hélicoptères d’attaque Mi-28NE entrent en service en Algérie dès 2016. Les AH-64E Apache marocains, commandés en 2020, commencent leurs livraisons en 2024.
Les lance-roquettes chinois SR-5 sont repérés en Algérie en 2017, suivis par l’Iskander-E révélé en 2021. Le HIMARS marocain, approuvé en 2023, doit encore être livré jusqu’en 2028.
Pour la défense sol-air longue portée, les systèmes S-300PMU-2 algériens sont livrés entre 2008 et 2011, complétés ensuite par le S-400 et le HQ-9B chinois. Le Maroc ne commande son système FD-2000B, équivalent export du HQ-9B, qu’en 2021.
Selon cette lecture, une force construite sur dix à quinze ans ne peut pas être considérée comme une réponse à des systèmes arrivés plus tard.
Une défense aérienne marocaine limitée face à un réseau algérien plus ancien
La défense sol-air constitue l’un des points les plus discutés.
Le Maroc dispose d’un seul site de défense longue portée, composé de quatre batteries de FD-2000B activées en 2021 près de Rabat.
L’Algérie dispose, elle, d’un réseau multicouche estimé par les sources ouvertes à une douzaine de régiments sol-air, comprenant notamment les S-300PMU-2, S-400 et HQ-9B, ainsi que des systèmes Buk-M2, Tor-M2 et Pantsir.
Présenter ce dispositif comme une réponse à un système marocain livré en 2021 apparaît donc, selon les critiques de la tribune, difficilement compatible avec la chronologie.
Le SpyX israélien présenté comme un tournant stratégique
La tribune accorde une place centrale au drone SpyX, une munition rôdeuse israélienne assemblée à Benslimane.
Le système est présenté comme un symbole du basculement militaire régional. Ses caractéristiques sont toutefois celles d’une arme tactique : une charge militaire de 2,5 kilogrammes, une portée de 50 kilomètres et environ 90 minutes d’autonomie.
Il est comparé à des systèmes comme le Switchblade 300 ou le KUB-BLA, utilisés par plusieurs armées.
Les capacités drones marocaines les plus importantes ne sont cependant pas israéliennes : elles reposent principalement sur les Bayraktar turcs et les Wingloong chinois.
Selon les critiques de la tribune, le choix du SpyX répondrait surtout à la volonté de placer les Accords d’Abraham au centre du récit.
En Algérie, un projet de production de drones BZK-005 est également évoqué, avec une autonomie annoncée de 40 heures, une vitesse de 170 km/h et une charge utile de 150 kg. Une version suicide du drone chinois est également mentionnée.
L’affaire syrienne présentée comme preuve définitive
La tribune affirme également que l’Algérie aurait envoyé en Syrie un général de brigade et près de 500 soldats pour combattre aux côtés de forces pro-iraniennes, avec un entraînement attribué aux Gardiens de la révolution et au Hezbollah.
Cette affirmation est toutefois contestée.
L’allégation provient de médias marocains, du correspondant de Monte Carlo Doualiya à Damas et d’un rapport de la chercheuse Rena Netjes pour DAWN.
Le Washington Post, cité comme confirmation par certains médias, a ensuite publié une rectification indiquant qu’il n’avait pas recueilli la réaction du Front Polisario, qui nie tout lien avec l’Iran.
L’Algérie et le Front Polisario ont dénoncé une fabrication et demandé des preuves vérifiables.
Transformer une affaire contestée en preuve définitive reste donc, selon les critiques du texte, problématique.
Une question de Vox transformée en doctrine d’État
La tribune commence par une question parlementaire de Vox, parti espagnol d’extrême droite, demandant si l’Espagne pourrait se défendre contre une attaque marocaine utilisant le SpyX.
Le texte en déduit qu’un membre de l’OTAN commencerait à calculer sa défense face aux armes israéliennes.
Mais une question d’élus d’opposition ne constitue pas une évaluation officielle d’un État.
L’argument se retourne également contre la conclusion de la tribune : si le Maroc est présenté comme une menace potentielle pour un partenaire de l’OTAN, cela contredit l’image d’un acteur uniquement stabilisateur.
Des erreurs factuelles relevées dans la tribune
Deux éléments sont également pointés.
La tribune attribue au Maroc l’achat de missiles Harpoon « à la France ». Or le Harpoon est un missile antinavire américain, tandis que la France produit l’Exocet.
Elle décrit aussi l’armée marocaine comme issue d’une « force de l’ère soviétique ». Le Maroc était pourtant aligné sur l’Ouest pendant la Guerre froide, contrairement à l’Algérie qui correspond davantage à cette description historique.
Ce que la tribune ne mentionne pas
Le texte ne développe pas les raisons avancées par l’Algérie pour expliquer son effort militaire : la situation sécuritaire au Sahel, l’instabilité libyenne et la volonté de moderniser et professionnaliser son armée.
La doctrine algérienne, qui repose notamment sur la protection des frontières sud, les enjeux méditerranéens et les rapports avec les puissances extérieures, est ainsi réduite à une seule logique : la rivalité avec le Maroc.
Une tribune plus proche du plaidoyer que de l’analyse ?
La tribune est présentée comme une lecture neutre, mais elle se conclut par des recommandations adressées à Washington : renforcer un cadre trilatéral avec Rabat et Tel-Aviv et conditionner tout rapprochement avec Alger.
Défendre une position politique n’est pas en soi un problème. La difficulté apparaît lorsque le plaidoyer est présenté comme une analyse factuelle.
Selon ses détracteurs, le texte repose alors sur plusieurs inversions : un plafond d’engagement présenté comme une dépense, une force antérieure présentée comme une riposte, un drone tactique présenté comme une révolution et une affaire contestée présentée comme une preuve.
À ce stade, concluent-ils, il ne s’agit plus d’une analyse mais d’un réquisitoire ayant sélectionné ses faits avant de les vérifier.
Avec Akram Kharif
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