Le roi du Maroc et Netanyahu, les grands perdants

Pendant six ans, le Maroc a affiché son hostilité à l'Iran comme un brevet de loyauté — envers Washington, envers Tel Aviv, envers l'ordre régional que Trump lui-même semblait incarner. Cet ordre vient de se retourner. Trump négocie avec Téhéran et Rabat se retrouve seul avec une animosité publique, assumée, documentée et soudainement orpheline de sa fonction.

Le Maroc se retrouve dans une position délicate, coincé entre une posture anti-iranienne devenue coûteuse et des alliances occidentales en recomposition, illustrant la fragilité des stratégies diplomatiques fondées sur des intérêts conjoncturels.

Rabat a joué l’Iran. Trump a joué la donne

Pendant six ans, l’hostilité Marocaine envers Téhéran valait de l’or. Ce temps est révolu.

L’ennemi utile

Pendant six ans, le Maroc a affiché son hostilité à l’Iran comme un brevet de loyauté — envers Washington, envers Tel Aviv, envers l’ordre régional que Trump lui-même semblait incarner. Cet ordre vient de se retourner. Trump négocie avec Téhéran et Rabat se retrouve seul avec une animosité publique, assumée, documentée et soudainement orpheline de sa fonction.

Non, la rupture diplomatique de mai 2018 avec l’Iran n’était pas un coup de colère. C’était une opération construite, millimétrée, conduite au moment précis où Washington durcissait sa ligne envers Téhéran.

Même que Rabat accusait l’Iran et le Hezbollah d’armer le Polisario via l’ambassade Iranienne à Alger — accusations que Téhéran et le Hezbollah ont démenties et dont le Maroc n’a jamais rendu les preuves publiques.

Ce qui était public, en revanche, c’est le timing.

La rupture coïncidait trop parfaitement avec les priorités Américaines pour n’être que circonstancielle.

Le Sahara occidentale comme monnaie d’échange

C’est précisément cette coïncidence qui éclaire la suite. En décembre 2020, le Maroc normalisait ses relations avec Israël et Washington reconnaissait en échange la souveraineté Marocaine sur le Sahara occidental, renversant des décennies de position Américaine et court-circuitant le processus Onusien.

L’Iran avait été l’ennemi utile. Israël devenait le partenaire rentable. Le Sahara, la monnaie d’échange. L’architecture tenait parce que ses trois piliers — hostilité à Téhéran, normalisation avec Tel Aviv, bienveillance de Washington — se soutenaient mutuellement.

Genève comme séisme silencieux

Or l’accord de Genève vient d’ébranler l’un de ces piliers sans prévenir. Trump, qui avait fait de la pression maximale sur l’Iran le socle de sa politique régionale, négocie désormais avec Téhéran un mémorandum dont les contours restent flous mais dont le signal est sans ambiguïté : l’Iran n’est plus l’ennemi à abattre, il est l’interlocuteur à gérer.

Pour Rabat, c’est un séisme silencieux. L’hostilité Marocaine envers Téhéran n’était pas idéologique mais opportuniste. Rabat a lu le rapport de forces, identifié ce que Washington voulait entendre et s’est positionné en conséquence, agitant l’épouvantail Iranien au moment précis où cela rapportait le plus.

Un Iran desserré des sanctions redevient un concurrent direct sur un continent Africain où Mohammed VI a bâti un empire personnel considérable — Al Mada, Attijariwafa Bank, OCP, diplomatie religieuse — des intérêts royaux qui n’ont de Marocains que le passeport, precisons le.

L’épouvantail Iranien servait certes Washington mais servait aussi le Palais, pour des raisons patrimoniales bien antérieures à Trump et qui ne disparaissent pas avec l’accord de Genève.

Netanyahou, Mohammed VI — même solitude

La question qui se pose maintenant n’est pas diplomatique mais

surtout stratégique. Peut-on maintenir une animosité publique, assumée et documentée envers un pays que votre principal allié vient partiellement de réhabiliter ?

Le Maroc a construit six ans de posture régionale sur une ligne de front que Washington vient de déplacer sans le consulter — comme il l’a fait avec Netanyahou, comme il le fera avec d’autres.

Ce parallèle n’est pas fortuit. Netanyahou et Mohammed VI ont tous deux misé sur leur capacité à lire Trump mieux que quiconque. Tous deux ont transformé cette lecture en doctrine. Tous deux se retrouvent aujourd’hui face à un président qui négocie au-dessus de leurs têtes, non par trahison mais par pragmatisme — celui d’un homme qui n’a jamais considéré les alliances comme des engagements mais comme des instruments. Quand l’instrument ne sert plus, on en change.

Les marges qui rétrécissent

Les marges de manœuvre de Rabat sont étroites et il le sait. Revenir sur son hostilité envers l’Iran reviendrait à admettre que cette hostilité n’était qu’une posture de circonstance. La maintenir sans le soutien implicite de Washington reviendrait à s’isoler dans une posture coûteuse et sans rendement. Entre ces deux impossibilités, il reste la troisième voie que les régimes qui ont fait de l’esquive une politique pratiquent depuis toujours : le silence calculé, l’attente et la gestion de l’ambiguïté en espérant que Genève n’aille pas plus loin.

Or l’ambiguïté a un coût que le Maroc n’a pas encore mesuré. Un Iran partiellement réhabilité par Washington se reconstruit d’abord dans sa géographie immédiate — avec ses voisins, dans sa région. Par ailleurs, les membres du G7 réunis en France ont unanimement salué l’accord de Genève. Rabat se retrouve donc hostile à un Iran que ses partenaires occidentaux viennent d’accueillir.

Le paradoxe est d’autant plus cruel que le Maroc se pense depuis longtemps dans le prolongement des monarchies du Golfe. Il avait même sollicité son adhésion au Conseil de coopération du Golfe, il y a une quinzaine d’années.

Demande dûment écartée et refus enregistré sans que rien ne change pour autant dans l’orientation profonde de Rabat, ni dans sa manière de lire le monde, ni dans ses alliances, encore moins dans ses ennemis désignés.

La leçon de Genève

Ce que l’accord de Genève révèle, au fond, ce n’est pas la duplicité de Trump. C’est la fragilité de toute diplomatie qui construit sa souveraineté sur la souveraineté d’un autre.

Rabat a joué l’Iran parce que cela servait ses intérêts du moment. Or, Washington a changé de priorités sans même regarder dans sa direction. La reconnaissance du Sahara occidental reste acquise mais la monnaie avec laquelle elle a été achetée ne vaut plus grand-chose. Et c’est cela, peut-être, la leçon la plus dure de Genève pour le royaume Alaouite : les deals ne durent que le temps des intérêts qui les ont produits.

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