L’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla, directeur de recherche pour l’Afrique au sein de l’IDEAs, propose une analyse critique du système monétaire hérité de la colonisation, en particulier du franc CFA, ainsi que du rôle des institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
Une monnaie née de la période coloniale
Le franc CFA, créé en décembre 1945 par la France dans le contexte de l’après-guerre, est présenté comme un instrument destiné à faciliter la reconstruction économique française. Selon l’auteur, cette monnaie aurait permis à la France de disposer d’un avantage commercial important, en maintenant une parité favorable et en sécurisant des débouchés pour son économie.
Avec la décolonisation, le système monétaire n’a pas disparu mais s’est transformé en “Zone franc”, regroupant plusieurs pays africains. Pour Sylla, cette continuité illustre une forme de dépendance structurelle persistante.
Un système monétaire jugé contraignant
L’auteur soutient que l’arrimage du CFA à une monnaie forte — aujourd’hui l’euro — limite la compétitivité des économies africaines. Ce mécanisme, selon lui, agit comme une contrainte externe permanente : il favorise la stabilité des prix mais au prix d’une restriction du crédit, de l’investissement et de l’industrialisation.
Il critique également la gestion des réserves de change, qui seraient en partie centralisées et supervisées par la France, limitant l’autonomie des banques centrales africaines telles que la BCEAO et la BEAC.
Une intégration économique jugée faible
Malgré huit décennies d’existence, le système CFA n’aurait pas permis une forte intégration économique régionale. Les échanges intra-zone restent faibles et la transformation structurelle limitée. Plusieurs pays demeurent dépendants des exportations de matières premières et classés parmi les pays les moins avancés.
Sylla souligne aussi que la stabilité monétaire souvent mise en avant par les défenseurs du CFA serait largement liée à l’ancrage à l’euro plutôt qu’à une performance autonome des économies concernées.
Le coût de la stabilité et la question de la souveraineté
L’auteur remet en cause l’idée selon laquelle la stabilité des prix justifie le système. Selon lui, cette stabilité s’accompagne de coûts élevés : chômage structurel, faible industrialisation et dépendance aux financements extérieurs, notamment via les marchés de dette et les programmes du Fonds monétaire international.
Il critique également la logique des taux de change fixes, qui rendraient les économies africaines vulnérables aux fluctuations de l’euro et du dollar, sans réel contrôle de politique monétaire.
Une dépendance financière persistante
L’article met en avant la dépendance des pays de la zone CFA aux financements extérieurs et aux cycles d’endettement. Cette situation serait renforcée par la nécessité de maintenir des réserves de change importantes pour garantir la parité fixe, ce qui pousserait les États à recourir régulièrement à l’endettement international.
L’auteur évoque aussi les interventions passées du FMI et les programmes d’ajustement structurel comme des éléments renforçant cette dépendance.
Conclusion : un système contesté mais toujours en place
Pour Sylla, le franc CFA reste un instrument de contrainte économique malgré certaines réformes institutionnelles. Il considère que les tentatives récentes de transformation du système n’ont pas modifié ses fondements.
Le débat sur une éventuelle monnaie souveraine en Afrique de l’Ouest reste ouvert, mais l’auteur insiste sur le fait que la souveraineté monétaire est une condition essentielle pour permettre des politiques industrielles et sociales autonomes.
Enfin, il rappelle que même certains économistes internationaux, comme Kaushik Basu, ont reconnu en privé les limites du système CFA, notamment en termes de souveraineté économique.
Source : “Le National” n° 788 (Mali, jeudi 11 juin 2026)
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