A l’occasion du 9 juin, jour des martyrs sahraouis, nous publions aujourd’hui cette interview du secrétaire général et fondateur du Front Polisario, El Ouali Mustafa Sayed, accordée au journal Pueblo en 1975, durant les derniers jours de la présence espagnole au Sahara occidental, alors que Madrid négociait avec le mouvement sahraoui la libération des patrouilles espagnoles enlevées par des militaires sahraouis engagés par l’armée espagnole.
CONTEXTE:

CONVERSATION AVEC LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU F. POLISARIO
« Le Sahara doit être indépendant » (Ualed Mustafá Siyed, connu sous le nom de Lulei, secrétaire général du Front Polisario)
C’est un homme mystérieux et inconnu jusqu’à présent. Il s’est rendu à Kampala lors de la réunion de l’O.U.A. (Organisation de l’unité africaine), qui a déjoué le coup d’État nigérian. Mais il n’a pas eu beaucoup de chance : Amin l’a emprisonné pendant une courte période, avec toute sa délégation, à son arrivée en Ouganda, suite aux pressions du Maroc exercées par l’intermédiaire du Sénégal. On sait que le président ougandais, qui se rend au Sahara pour servir de médiateur dans le conflit, ne cernait pas encore bien ce problème africain. La vérité est qu’après avoir parlé avec lui, je n’en sais pas beaucoup plus moi-même sur cet homme, secrétaire général du Front Polisario. On dit qu’il est né en Mauritanie, mais qu’il est sahraoui de pure souche, de la tribu des Erguibat. On l’appelle Ualed Mustafá Siyed et on le connaît sous le nom de Lulei. La conversation avec lui est facile, bien que peut-être répétitive de sa part ; je pense que, dans tous les cas, elle est intéressante. Il est titulaire d’une licence en sciences politiques.
— Quel est l’avenir du Sahara, Lulei ? — Le Sahara doit être indépendant, car c’est un peuple qui lutte pour son droit à l’autodétermination et à l’indépendance. Le Front a décidé d’établir certains points dans son programme ; parmi eux, se constituer en République Arabe Sahraouie non-alignée au sein du Sahara. La volonté de notre peuple exige que le Sahara soit indépendant.
Entre nous et nos camarades voisins, il y a de très bonnes relations et de nombreuses possibilités de les faire progresser pour l’intérêt commun de nos peues.
Malheureusement, il y a des réactionnaires voisins animés de velléités expansionnistes. Seul l’obtention des phosphates les intéresse. Ils disent que le Sahara fait partie intégrante du Maroc et de la Mauritanie. Récemment, ils ont conçu un plan pour le partage du Sahara, mais le seul destinataire du Sahara est son peuple, malgré les attaques et les bombardements au cours desquels nous avons perdu de nombreux hommes, ainsi que des enfants tués par les bombes marocaines. Malgré tout cela, nous sommes un peuple qui veut obtenir l’indépendance pour le pays qui lui appartient.
— Existe-t-il pour vous un peuple sahraoui ? — Indéniablement, puisque le Sahara existe, le peuple sahraoui existe.
« Il y a des réactionnaires voisins animés de velléités expansionnistes qui ne s’intéressent qu’à l’obtention des phosphates »
— Sera-t-il difficile d’obtenir l’indépendance ? — Oui, les conditions objectives rendent notre lutte difficile ; nous avons surmonté certains obstacles, mais il nous en reste beaucoup.
C’est difficile parce que le colonialisme persiste et parce que les réactionnaires limitrophes ont peur de notre lutte et de son avenir.
— Pensez-vous que le Front Polisario soit progressiste ? — Pour commencer, le Front Polisario est un mouvement nationaliste, et notre peuple veut l’indépendance. Certains ne s’intéressent qu’aux phosphates, mais d’autres pensent que la situation au Sahara doit changer.
Premièrement, pour nous, le problème le plus important est de mettre fin au colonialisme étranger dans notre pays.
Nous sommes très investis dans la lutte de libération.
— Il existe différentes opinions sur le chemin vers l’indépendance, mais sans indépendance culturelle, sociologique et économique, il n’y a pas d’indépendance réelle. Nous avons notre avis sur le peuple arabe, sur le Maghreb arabe. Également sur la lutte légitime du peuple, que ce soit au niveau de la lutte anticolonialiste ou au niveau de la lutte démocratique, comme cela se passe en Europe. Nous pensons que la solution au problème ne consiste pas à avoir une idéologie spécifique, mais à mettre fin à la situation qui pèse actuellement sur notre société. Je ne sais pas… toute autre modification sur la carte actuelle peut altérer complètement la situation en Afrique du Nord. Je ne sais pas si notre opinion paraîtra correcte à nos voisins réactionnaires.
— Pensez-vous que les régimes mauritanien et marocain craignent une alliance du Front Polisario avec un régime progressiste comme celui de l’Algérie ? Cela pourrait-il être l’une des raisons pour lesquelles le Maroc veut envahir le Sahara ? — C’est vrai ; le Polisario entretient de bonnes relations avec les pays progressistes arabes, surtout avec l’Algérie, la Libye, l’Irak, le Yémen du Sud, etc. Nous avons également des relations de coopération avec des États progressistes africains et avec des mouvements démocratiques européens. C’est la raison de la peur des régimes réactionnaires voisins. C’est pourquoi on dit dans les cercles officiels marocains que le Sahara pourrait devenir à l’avenir une province algérienne ou libyenne. Lorsqu’ils disent cela, ils veulent dire, peut-être, qu’ils craignent que le Sahara soit à l’avenir au moins un pays nationaliste, et ils ne veulent pas qu’il existe sur la carte politique de la région. C’est ce que je pense.
— Le Front Polisario est-il marxiste ou non ? — Si le marxisme signifie, comme le pensent certains, le nationalisme, c’est-à-dire que l’on aime son pays, son peuple, que l’on lutte pour le bien du pays et du peuple, alors vous pouvez penser que le Front est complètement marxiste. Mais actuellement, nous concentrons tous nos efforts sur l’obtention de l’indépendance de notre pays pour, ensuite, changer la situation de retard dans laquelle nous vivons.
SITUATION MILITAIRE
— Et quelle est la situation militaire au Sahara ? — Sur le terrain militaire, nous avons un peu progressé, car nous avons plus de connaissances, plus d’expérience et plus de moyens. L’opinion internationale ignore probablement l’importante opération que nous avons menée entre fin mai et début juin. La situation est très complexe : d’une part, les Espagnols disent qu’ils veulent quitter le territoire rapidement, mais d’autre part, ils sont d’accord avec le droit sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance. Cela nous oblige à avoir un peu de confiance dans ces déclarations. Et je suis sûr que nous avons une certaine importance au niveau militaire à l’intérieur de notre pays.
— En cas d’indépendance du Sahara, quelles relations futures y aurait-il avec l’Espagne ? — Le Front Polisario sait quel type de relations devrait exister entre les peuples. Il comprend également qu’il y a des intérêts mutuels entre les peuples, mais pour nous, le problème ne réside pas dans des intérêts partiels, mais est directement lié à la souveraineté de notre peuple. Une fois la souveraineté de notre peuple reconnue sur sa patrie, nous pourrons parvenir à l’échange d’intérêts, en partant de la base du respect mutuel et de l’autonomie de chaque peuple. Récemment, le directeur des exploitations de Fos-Bucraa a parlé du sujet… Nous comprenons que Fos-Bucraa fait partie des intérêts du peuple espagnol, puisque des capitaux espagnols ont également été utilisés, et nous ne sommes pas contre les intérêts du peuple espagnol, mais ce qui nous importe le plus, ce sont les intérêts de notre peuple. Et il est vital pour nous de faire en sorte que les bénéfices de ces exploitations reviennent à notre peuple.
— Quelle est la force militaire du Front Polisario et quelle force a-t-il à l’intérieur ? — La situation militaire dans le pays est définie par la présence militaire espagnole, très puissante, et par nous, bien que la force principale de notre front réside dans le peuple. Le Front consacre beaucoup de travail à l’organisation du peuple sahraoui pour atteindre l’objectif primordial de sa libération, car nous croyons que cette tâche n’est pas l’apanage d’un groupe entraîné, mais du peuple tout entier. C’est le point de vue du Front Polisario.
En ce qui concerne la force militaire du Front Polisario, nous avons des groupes armés qui peuvent être considérés comme ayant une puissance militaire très inférieure à celle des forces espagnoles présentes dans le pays. Mais en ce qui concerne leur efficacité, ils constituent un facteur très important au Sahara.
LUTTE LÉGALE OU ILLÉGALE ?
— Pensez-vous que votre lutte pour la libération du Sahara soit légale ou illégale, comme l’affirment la Mauritanie et le Maroc ? — Avant tout, notre lutte et sa légalité sont hors de tout type de discussion. Nous sommes un peuple qui vit dans une zone colonisée depuis plus de cent ans, et nous luttons pour décoloniser notre patrie. Nous n’avons aucune relation conjointe avec nos voisins expansionnistes et réactionnaires, et le fait qu’ils disent que le Sahara fait partie du Maroc et de la Mauritanie ou qu’ils vont se le partager est une question que nous rejetons catégoriquement.
Au Sahara, il y a un peuple qui est le seul à pouvoir déterminer l’avenir de sa patrie, et personne d’autre.
Si les Marocains croient qu’il n’y a que des phosphates et non un peuple, c’est leur affaire, et si le Gouvernement mauritanien ne voit que des phosphates et de la pêche, c’est aussi son affaire.
En revanche, s’ils parlent du peuple arabe sahraoui comme d’un peuple arabe, alors nous pensons que le diviser et l’obliger à suivre des chemins différents est inhumain ; ce serait comme la loi de la jungle, où le fort, pour son propre profit, mange le faible sans que celui-ci puisse l’éviter.
UNE MANŒUVRE CONJOINTE
En ce qui concerne la manœuvre mauritano-marocaine, elle repose sur un plan inhumain, promu au niveau gouvernemental et par certaines organisations politiques au Maroc. Et pourtant, nous pensons que le peuple mauritanien serait perdant avec ce partage, car nous n’imaginons pas le peuple sahraoui sans le mauritanien ou vice versa.
— Quelques derniers mots ? — Notre peuple réclame ses droits fondamentaux et est prêt à en payer le prix fort, quel qu’il soit. Notre peuple exige son droit à la liberté et à l’indépendance.
« NOUS ENTRETENONS DE BONNES RELATIONS AVEC LES PAYS ET LES GROUPES PROGRESSISTES : NOUS SOMMES NATIONALISTES AVANT D’ÊTRE MARXISTES »
Nous voulons vivre en paix et dans la tranquillité, et en harmonie avec le peuple arabe et le reste des pays.
Nous voyons qu’il y a de nombreuses possibilités de collaboration conjointe avec nos voisins, qui contribueraient au développement de notre peuple.
Nous voyons la nécessité immédiate que notre neutralité soit reconnue.
Nous sommes anticolonialistes, nous voulons la liberté et l’indépendance, et nous acceptons la collaboration avec d’autres pays sur la base du respect mutuel.
Nous rejetons catégoriquement toutes les tentatives de diviser notre peuple.
Les expansionnistes en sont arrivés au point de fonder leurs intentions sur la situation critique dans laquelle nous vivons, où le Sahraoui est complètement aliéné de sa réalité.
Nous avons foi en l’efficacité des organisations mondiales et nous sommes disposés à collaborer avec elles, comme nous l’avons dit à Monsieur Waldheim, pour faire reconnaître notre droit à la liberté et à l’indépendance par des moyens pacifiques, conformément aux accords internationaux et aux décisions des Nations Unies.
Et nous sommes profondément reconnaissants envers nos frères d’Algérie pour leur soutien à notre lutte.
Miguel DE LA QUADRA SALCEDO


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