Parution en France du «Roman d’un roi» chez Grasset : L’enquête qui ébranle Mohammed VI et le Makhzen

Le roman d'un roi, le livre paru sur le roi du Maroc, Mohammed VI.

Parution jeudi en France du «Roman d’un roi» chez Grasset : L’enquête qui ébranle le roi su Maroc, Mohammed VI, et le Makhzen

La parution de l’ouvrage-enquête Le Roman d’un roi n’est pas une simple sortie littéraire ; c’est un séisme. En plus de trois cents pages documentées, les auteurs explorent les zones d’ombre d’un souverain devenu une énigme pour son propre peuple, dépeignant une monarchie en déliquescence entre les palais parisiens, les villas de Zanzibar et les cercles d’influence troubles.

Le 6 mai 2026 marque un tournant dans la perception de la monarchie alaouite. Avec la parution de Le Roman d’un roi, chez Grasset, les journalistes Christophe Ayad et Frédéric Bobin brisent l’omerta qui entourait le palais de Rabat. Ce livre-enquête, fruit d’années d’investigations et d’une actualisation rigoureuse d’une série parue à l’été 2025, dresse le bilan d’un monarque, Mohammed VI, dont l’absence physique n’a d’égale que l’omniprésence de ses intérêts financiers. Entre l’influence de cercles occultes, une prédation économique sans précédent et une déconnexion sociale totale, plongée dans les méandres d’un pouvoir qui s’étiole.

La parution de l’ouvrage-enquête Le Roman d’un roi n’est pas une simple sortie littéraire, c’est un séisme. En plus de trois cents pages documentées, les auteurs explorent les zones d’ombre d’un souverain devenu une énigme pour son propre peuple, dépeignant une monarchie en déliquescence entre les palais parisiens, les villas de Zanzibar et les cercles d’influence troubles. Ce n’est plus l’histoire d’un homme, c’est le diagnostic d’une panne systémique. Le thème central, le fil rouge qui irrigue chaque chapitre de l’ouvrage, est celui de «l’absence».

Depuis plusieurs années, Mohammed VI semble avoir développé une allergie au protocole de Rabat, à la lourdeur des cérémonies officielles et à la proximité physique avec ses sujets. Il est devenu, selon les termes des auteurs, un «monarque intermittent». Ses séjours prolongés à l’étranger, notamment en France, ne sont plus des exceptions diplomatiques mais un mode de vie. «Le trône est devenu un fauteuil vide. Tandis que le pays traverse des crises sociales majeures, le souverain préfère l’anonymat des capitales européennes à la chaleur des foules de Casablanca ou de Tanger», lit-on dans ce roman. Cette intermittence royale n’est pas qu’une anecdote privée ; elle paralyse l’appareil d’Etat.

Le livre raconte avec précision les mois de paralysie administrative lorsque des arbitrages cruciaux sont attendus, mais que le «Commandeur des croyants» reste injoignable, perdu dans une oisiveté que rien ne semble pouvoir interrompre. On y découvre un roi qui fuit ses responsabilités dans le luxe des palaces parisiens, laissant un pays en pilotage automatique, suspendu à un signal qui ne vient jamais.

Le clan Azaitar, les nouveaux vizirs de l’ombre

L’un des chapitres les plus explosifs, et sans doute le plus polémique au Maroc, concerne l’influence grandissante des frères Azaitar. Ces champions de MMA, au passé judiciaire trouble en Allemagne, ont investi le premier cercle royal au point d’en devenir les gardiens. Ayad et Bobin décrivent une influence qui dépasse l’entendement. En effet, ils occupent les résidences royales, utilisent la flotte d’avions officielle et s’affichent avec une morgue qui scandalise le Makhzen traditionnel. «On n’entre plus au palais par le mérite ou la lignée, mais par la grâce d’une amitié fusionnelle avec les frères Azaitar, devenus les véritables ‘‘portiers’’ de la volonté royale», affirment les sources des journalistes auteurs.

Cette situation crée des tensions sans précédent au sein des services de sécurité, notamment la DGST et la DGSN, et au sein même de la famille royale. Les auteurs voient dans cette amitié le symptôme d’un souverain qui cherche désespérément à s’extraire de sa condition de roi, préférant la compagnie de «bad boys» à celle de ses conseillers officiels. L’influence de ce clan est décrite comme un véritable «Etat dans l’Etat», irritant l’élite marocaine qui voit le prestige de la couronne s’abîmer dans les publications Instagram de ces nouveaux favoris. Le passage du «roi des pauvres», image savamment cultivée lors de son accession au trône en 1999, au «roi des affaires» est documenté avec une précision chirurgicale par les journalistes. Par le biais du holding Al Mada (anciennement SNI), Mohammed VI est devenu un ogre financier.

Il est partout : banque, mines, grande distribution, assurances, télécoms. Le roi ne règne pas seulement sur les âmes, il règne sur les portefeuilles de chaque citoyen : «Le conflit d’intérêt n’est pas un accident de parcours au Maroc, c’est l’essence même du système de gouvernance. Le roi édicte les lois et ses entreprises en sont les premières bénéficiaires», estiment les deux journalistes du Le Monde. Chaque transaction commerciale d’envergure au Maroc semble finir par nourrir la cassette royale, créant un système où la libre concurrence est une fiction. Cette boulimie financière, évaluée à plus de 5 milliards d’euros, est d’autant plus révoltante que les disparités sociales n’ont jamais été aussi criantes. L’enquête souligne le cynisme d’une monarchie qui s’enrichit sur la consommation de base de ses sujets (lait, sucre, huile) tout en délaissant les infrastructures publiques. Pour protéger ce système et masquer les absences répétées du monarque, le régime a troqué la matraque directe contre une arme plus perverse : le déshonneur public. Le livre revient sur les cas de journalistes d’investigation comme Omar Radi ou Soulaimane Raissouni, brisés par des accusations de mœurs montées de toutes pièces.

La méthode, décrite par Ayad et Bobin, est rodée. Ainsi, plutôt que de faire des prisonniers politiques «classiques», le régime fabrique des «délinquants sexuels» pour tuer toute velléité de contestation médiatique et aliéner les soutiens internationaux. La presse indépendante, autrefois vibrante au début des années 2000, a été littéralement décapitée. Elle a été remplacée par une «presse de diffamation» inféodée aux services de renseignement, dont la mission unique est de traquer la vie privée des opposants pour mieux les faire taire. Le livre montre comment la peur a changé de visage au Maroc : elle n’est plus seulement celle de la torture, mais celle de la mort sociale.

Le séisme d’Al haouz et la diplomatie de l’orgueil

L’enquête consacre des pages mémorables au séisme de septembre 2023. Alors que le Haut-Atlas s’effondrait, faisant des milliers de morts, le roi se trouvait à Paris, loin de la détresse de son peuple. Les auteurs décrivent le malaise d’un Etat figé, incapable de lancer les secours internationaux ou même de communiquer sans le «signal» d’un monarque absent. Ce silence initial, qui a duré plusieurs jours, est analysé comme le paroxysme d’une déconnexion totale. Sur le plan diplomatique, le constat est tout aussi sombre. Le roi joue une «diplomatie de l’ego», rompant avec des partenaires historiques comme la France pour des gains immédiats de prestige ou sur des coups de tête personnels. La normalisation avec Israël, bien que vendue comme un succès stratégique, a laissé le Maroc dans une solitude régionale dangereuse, particulièrement face à une Algérie, avec laquelle, tout dialogue semble rompu. L’enquête dépeint un roi qui utilise le chantage migratoire ou l’espionnage (affaire Pegasus) comme des leviers de puissance, finissant par inquiéter ses propres alliés. L’ouvrage se clôt sur la succession, une question qui hante toutes les chancelleries. Moulay Al Hassan, 23 ans, est désormais sous les projecteurs.

Il est décrit comme un jeune homme élancé, sérieux, apprenant le mandarin et s’intéressant de près aux dossiers géopolitiques mondiaux, comme la guerre en Ukraine. Sa représentation de son père lors de la visite de Xi Jinping en 2024 a marqué un tournant symbolique fort. Cependant, le livre pose une question brutale. Quel pays restera-t-il au futur monarque ? Derrière les images d’Epinal d’un prince en plein apprentissage, les auteurs décrivent un palais fracturé par les clans. Entre une sœur du roi, la princesse Lalla Hasna, très influente, et un appareil sécuritaire qui redoute tout changement, le jeune héritier semble être une figure en apesanteur. La «transition qui n’a pas commencé» est décrite comme une bombe à retardement, alors que la santé du roi Mohammed VI fait l’objet de toutes les spéculations.

En refermant Le Roman d’un roi, le sentiment qui domine est celui d’un immense gâchis. Mohammed VI avait toutes les cartes en main pour transformer le Maroc en une monarchie parlementaire moderne et exemplaire, il a choisi, par lassitude ou par goût du luxe, de transformer son règne en une parenthèse de prédation et d’absence. L’enquête de Christophe Ayad et Frédéric Bobin est l’acte de décès d’une certaine espérance marocaine. Le livre, déjà en rupture de stock à Paris, et circulant clandestinement au Maroc sous format numérique, témoigne d’une soif de vérité que le palais ne pourra plus étouffer longtemps. L’histoire retiendra sans doute l’image d’un roi qui aimait trop sa liberté personnelle pour accepter le fardeau de la couronne, laissant derrière lui un royaume en apnée, suspendu aux humeurs d’un souverain devenu invisible à son propre peuple.

El Watan, 10/05/2026