Entre 1954 et 1962, l’armée française a déplacé de force plus de 2 millions de paysans algériens – soit près d’un tiers de la population rurale – vers des camps de regroupement. Environ 200 000 personnes, principalement des enfants, y ont trouvé la mort, selon l’historien Fabien Sacriste.
Dans son ouvrage Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie – Les camps de regroupement (Actes Sud), la journaliste Lorraine Rossignol, grande reporter à Télérama, lève le voile sur cette histoire longtemps passée sous silence, aussi bien en France qu’en Algérie.
Une politique contre-insurrectionnelle brutale
Inspirée des méthodes employées en Indochine, cette stratégie visait à « couper la population des insurgés » pour priver les maquisards du FLN de soutien logistique. Les douars étaient détruits, les habitants entassés dans des camps de fortune, sans abri, ni sanitaires, ni nourriture. Le témoignage de Fatima Arridj, déplacée avec 2 378 paysans du Dahra sur la plage désolée de Messelmoune, illustre cette détresse : « Les détritus s’amoncelaient. J’étais à attendre qu’on me donne un morceau de pain, moi qui n’avais jamais demandé l’aumône. »
Le rapport Rocard, scandale et amnésie
En 1959, le jeune énarque Michel Rocard (futur Premier ministre) rédige un rapport accablant après avoir visité une quinzaine de camps. Il y décrit une mortalité infantile effroyable (« un enfant tous les deux jours pour 1 000 personnes »), une assistance « insuffisante » et des conditions sanitaires « déplorables ». Publié par Le Monde et France Observateur, le document scandalise l’opinion. Pourtant, malgré un déblocage d’aide d’urgence, les camps perdurent, parfois maquillés en « camps de réfugiés » avec l’aide de la Croix-Rouge.
Un double oubli franco-algérien
Après l’indépendance, la mémoire de ces camps est occultée des deux côtés de la Méditerranée : en France, parce que cet épisode « est tellement peu à l’honneur » ; en Algérie, car il contredit le récit héroïque de la guerre et reste un traumatisme difficile à transmettre. Lorraine Rossignol souligne également la catastrophe identitaire et économique : dépossédés de leurs terres et de leurs savoirs, beaucoup de déplacés n’ont jamais pu retrouver leur mode de vie traditionnel.
Depuis la parution de son enquête, l’autrice reçoit de nombreux remerciements d’Algériens, qui lui disent : « Grâce à moi, ils retrouvent enfin une part de leur mémoire.
Avec France24
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