Un rapport de la CIA datant de 1982, désormais déclassifiée, brosse un tableau détaillé de l’avenir politique du Maroc après le roi Hassan II. Elle conclut que, si une succession dynastique fluide en faveur de son fils est le scénario le plus probable, les problèmes économiques chroniques et la guerre au Sahara occidental pourraient déclencher une intervention militaire ou déstabiliser la monarchie.
Le rapport, produit par une agence de renseignement non identifiée, dépeint le roi Hassan II, 52 ans, comme contrôlant fermement le pays à court terme. Cependant, il se concentre intensément sur la période de transition après sa mort, qu’elle survienne par assassinat ou de cause naturelle.
L’héritier désigné : Sidi Mohamed
Le roi Hassan a désigné son fils de 19 ans, le prince héritier Sidi Mohamed, comme son successeur pour assurer la continuité de la dynastie alaouite, la plus ancienne monarchie régnante du monde arabe. Le prince a été rigoureusement préparé à ce rôle, éduqué à l’école du palais, et a commencé à assurer des fonctions cérémonielles et officielles limitées, notamment en assistant aux sommets de Fès et de l’OUA en 1981.
Selon la constitution, en cas de décès du roi, un conseil de régence de 13 membres conseillerait Sidi Mohamed jusqu’à ses 20 ans en août 1983. Ce conseil, composé de loyalistes et de proches confidents du roi, serait probablement dominé par deux figures clés : le général Ahmed Dlimi, conseiller militaire et responsable des services de renseignement, et le ministre de l’Intérieur, Driss Basri. L’évaluation suggère une possibilité de lutte de pouvoir en coulisses entre ces deux hommes après le départ d’Hassan, bien que Dlimi soit considéré comme le plus susceptible de devenir « l’homme de l’ombre » derrière le trône.
L’armée : Un acteur loyal mais critique
Le rapport note que le corps des officiers semble loyal, une conséquence directe des purges menées par Hassan suite aux deux tentatives de coup d’État ratées au début des années 1970. Cependant, cette loyauté n’est pas inconditionnelle. L’évaluation avertit que l’incapacité d’un successeur à projeter un leadership fort ou à gérer les problèmes économiques et sociaux pourrait encourager l’armée à assumer un rôle politique ou à s’emparer du pouvoir.
Un coup d’État militaire est considéré comme un scénario moins probable, mais pas impossible. La forme la plus probable serait un coup d’État « palatin » mené par les hauts gradés, ou, plus vraisemblablement, un complot d’officiers subalternes. Si l’armée intervenait, l’évaluation estime qu’elle rétablirait éventuellement une forme de pouvoir civil, probablement une monarchie constitutionnelle affaiblie, avec des liens étroits avec l’Occident, bien qu’elle soit moins disposée à être étroitement associée aux objectifs régionaux des États-Unis.
Trois scénarios de succession
Le rapport décrit trois voies principales pour un Maroc post-Hassan :
- Succession normale (la plus probable) : Le prince héritier Sidi Mohamed monte sur le trône, maintenant initialement la ligne modérée et pro-occidentale de son père. Le risque principal est qu’il soit relégué à un rôle de figure de proue tandis que les factions du palais se disputent le pouvoir.
- Coup d’État militaire (moins probable) : Déclenché par des revers majeurs au Sahara occidental ou par des troubles civils généralisés dus aux difficultés économiques. Un coup d’État de gauche mené par des officiers subalternes, bien qu’improbable, pourrait conduire à un régime socialiste annulant les accords d’accès de transit avec les États-Unis et améliorant les liens avec l’Union soviétique.
- Révolution fondamentaliste (très improbable) : Bien que les fondamentalistes religieux puissent être un catalyseur d’opposition, le rapport conclut qu’ils manquent d’un leader charismatique et de l’organisation nécessaires pour mener une révolution de type iranien.
Défis économiques et politiques à venir
L’évaluation est sans équivoque quant aux pressions qui pèsent sur le royaume. Des problèmes économiques profonds (chômage, inflation), combinés au conflit coûteux et apparemment interminable du Sahara occidental, poseront des « défis permanents » à la stabilité.
Des troubles populaires massifs et durables sont une possibilité si les conditions économiques se détériorent. Le rapport mentionne les émeutes de juin 1981 à Casablanca, où des centaines de personnes ont été tuées ou blessées lors de protestations liées à la situation économique. Dans un tel scénario, les forces armées interviendraient probablement, réprimant potentiellement les factions politiques.
Implications pour les États-Unis
Washington a renforcé ses liens militaires et économiques avec Rabat, y compris un accord d’accès de transit pour des opérations en Asie du Sud-Ouest. Un régime modéré successeur continuerait probablement des relations étroites avec les États-Unis, mais serait plus sensible au consensus arabe et moins disposé à être perçu comme un allié docile de l’Amérique. Plus crucial encore, un régime de gauche issu d’un coup d’État « annulerait presque certainement tout accord d’accès de transit avec les États-Unis. »
Perspectives
À court terme, le roi Hassan II devrait maintenir un contrôle ferme en utilisant ses tactiques éprouvées de « diviser pour régner ». Cependant, l’évaluation des renseignements conclut que le Maroc se trouve à un tournant critique. Si le système actuel ne parvient pas à répondre aux aspirations croissantes de la population, les pressions sociales finiront par générer des demandes de changement politique majeur, dont la forme reste profondément incertaine.
Source : CIA
#Maroc #Mohamed_VI #CIA_Prince_héritier_Sidi_Mohamed #Succession_Hassan_II
Soyez le premier à commenter