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Des agents israéliens ont voulu divulguer des données sensibles de Pegasus visant le président espagnol Sánchez, mais Netanyahu s’y est opposé pour préserver la crédibilité d’Israël auprès de ses clients. Pegasus, un logiciel espion développé par NSO sous contrôle de l’État israélien, est au cœur d’une tension diplomatique entre l’Espagne, le Maroc et Israël. Les enquêtes espagnoles sont bloquées par le manque de coopération israélienne, et l’affaire illustre comment la technologie sert le pouvoir géopolitique dans une zone grise du droit international. Les détails dans cet article du journal espagnol El Debate, un média proche de l’extrême droite.
Des agents israéliens ont voulu filtrer des « données sélectives » de Pegasus contre Sánchez, mais Netanyahou l’a empêché
Pegasus est considéré comme un matériel sensible à l’exportation, soumis à l’autorisation du ministère israélien de la Défense. Autrement dit, chaque contrat implique – directement ou indirectement – une intervention étatique.
L’affaire sophistiquée « Pegasus », qui touche le président Pedro Sánchez, s’est transformée avec le temps en un sujet de tension politique entre l’Espagne, le Maroc et Israël. Analyser Pegasus exige d’écarter toute naïveté. Il ne s’agit pas seulement d’un programme informatique, mais d’une pièce de pouvoir géopolitique qui glisse entre les États, les entreprises privées et les zones grises du droit international.
Développé par l’entreprise israélienne NSO, c’est un logiciel espion capable de s’infiltrer dans les téléphones mobiles sans que l’utilisateur ne s’en aperçoive, d’accéder aux messages, au microphone, à la caméra, à la localisation et pratiquement à toute la vie numérique de la personne visée. Sa sophistication technique – y compris les attaques « zero-click » –, qui ne nécessitent aucune interaction de l’utilisateur, en a fait un outil sans précédent dans l’histoire de l’espionnage. Et Israël – nous dit un connaisseur du sujet – « a encore perfectionné le système ».
En principe, sa commercialisation est restreinte aux gouvernements pour la lutte contre le terrorisme et le crime organisé. En pratique, plusieurs enquêtes ont révélé son utilisation contre des opposants politiques, des avocats et des activistes dans des dizaines de pays autoritaires, qui violent les conditions du contrat. Ce glissement entre l’usage légitime et l’abus est le cœur du scandale : Pegasus n’est pas seulement une technologie, c’est un outil qui accroît l’opacité du pouvoir.
L’affaire impliquant Madrid, Rabat et Jérusalem constitue l’un des épisodes les plus révélateurs de ce défi. Les téléphones du président Sánchez et de plusieurs ministres ont été infectés entre 2020 et 2021, avec une extraction massive de données. Les enquêtes judiciaires espagnoles, cependant, se sont heurtées à un obstacle décisif : le manque de coopération d’Israël, pays sous la juridiction duquel opère NSO. L’Audience nationale a classé l’affaire à deux reprises face à l’impossibilité d’avancer. L’argument est simple : si l’on permet à des parties intéressées d’accéder aux contenus obtenus par les acheteurs, la confiance des clients s’effondre et personne ne voudra acquérir le système. Et l’espionnage ne fonctionne pas ainsi, ni maintenant ni jamais.
Le silence n’est pas anecdotique, mais structurel. Pegasus est considéré comme un matériel sensible à l’exportation, soumis à l’autorisation du ministère israélien de la Défense. Autrement dit, chaque contrat implique – directement ou indirectement – une intervention étatique. Un point très délicat se révèle ici : la séparation entre entreprise privée et État se dissout dans la pratique. NSO agit comme une société, mais ses produits font partie de la puissance stratégique d’Israël, ce qui transforme toute enquête internationale en une affaire diplomatique avant d’être judiciaire.
Parallèlement, le Maroc apparaît régulièrement dans les enquêtes comme l’un des utilisateurs du système pour des opérations d’espionnage politique, y compris sur des cibles en Espagne et en France. Divers travaux journalistiques ont désigné les services de renseignement marocains comme utilisateurs du logiciel, dans un contexte de tensions géopolitiques fréquentes avec Madrid.
Cependant, l’attribution technique est extrêmement complexe : Pegasus est précisément conçu pour ne laisser aucune preuve concluante, ce qui permet aux États d’opérer dans une zone de déni plausible. Ce que l’on sait, par conséquent, est fragmentaire mais inquiétant : des infections confirmées, des capacités techniques extraordinaires, des contrats gouvernementaux et un schéma global d’utilisation discutable. Ce qui est nécessairement caché est pertinent : qui a ordonné chaque opération concrète, quelles conditions exactes imposent les contrats, quelles limites ont les clients et, surtout, s’il existe des mécanismes réels de supervision.
Le défi de la coalition PSOE-Sumar-Bildu
Notre interlocuteur nous explique qu’en Israël, compte tenu de la vision du président Sánchez comme « un allié du terrorisme et de l’Iran », plusieurs professionnels ont suggéré au pouvoir politique de « filtrer certaines données sur sa conduite ». Mais le premier ministre, Benyamin Netanyahou, a placé au-dessus « le respect total du silence… l’absence d’information est un atout stratégique, même s’il existe la tentation – et en l’occurrence des centaines de demandes de citoyens espagnols – de “brûler un gouvernement hostile” ». Mais cela « affecterait la crédibilité de la discrétion totale d’Israël envers ses clients ». De plus, « Israël ne peut pas fournir – à supposer qu’il les possède – de données sur ce sujet, car cela affecterait la confiance des futurs intéressés ».
Les contrats de Pegasus, selon diverses enquêtes, incluent des clauses de confidentialité strictes et des restrictions formelles sur l’utilisation du logiciel. NSO soutient qu’il peut couper l’accès s’il détecte des abus, mais l’opacité du système rend difficile la vérification de cette affirmation. Dans la pratique, l’asymétrie est évidente : les États acquièrent un outil d’intrusion totale, tandis que le contrôle externe est faible.
Sur ce terrain fertile prolifèrent les théories. Certaines pointent le Maroc comme responsable de l’espionnage de Sánchez, dans le cadre de différends diplomatiques (Sahara occidental, migrations massives). D’autres suggèrent que de multiples acteurs auraient pu avoir accès au système, étant donné que Pegasus est vendu à différents gouvernements. Mais il convient d’être rigoureux : il n’existe pas de preuve concluante d’une conspiration coordonnée pour « couler » le président espagnol via Pegasus. Il existe en revanche un écosystème où renseignement, politique et médias s’entrecroisent, et où l’information – ou son absence – peut être utilisée politiquement.
Dans ce contexte, l’avis de l’écrivain et analyste Eric Frattini apporte une lecture incisive. Il soutient que Pegasus ne peut être compris sans l’aval de l’État israélien et que son exportation répond à des intérêts géopolitiques. Il affirme, en substance, qu’« Israël sait à qui il vend » et que le contrôle sur le logiciel ne disparaît pas après la vente, suggérant une continuité d’influence. Il avance également que le cas espagnol n’est pas isolé, mais fait partie d’une dynamique mondiale où les États utilisent des outils privés pour des opérations qu’ils préfèrent ne pas assumer publiquement.
Frattini insiste sur un point clé : l’espionnage entre alliés n’est pas une anomalie, mais une constante historique, désormais amplifiée par la technologie. Il souligne que Pegasus n’a pas créé l’espionnage politique, mais l’a perfectionné à des niveaux inconnus.
La presse américaine, comme The Wall Street Journal, a souligné le caractère structurel du phénomène : Pegasus comme symptôme d’une industrie mondiale des cyber-armes en expansion, où des entreprises privées développent des capacités autrefois réservées aux États, et où la régulation internationale est toujours en retard sur la technologie.
En définitive, Pegasus révèle un paradoxe contemporain. Il se présente comme un outil pour protéger la sécurité, mais son usage peut affecter la confiance entre les États et au sein des nations elles-mêmes. Il est commercialisé dans des cadres légaux, mais opère dans des zones où la loi n’arrive pas toujours. Et, surtout, il révèle une vérité inconfortable : à l’ère numérique, le pouvoir non seulement observe, mais peut habiter silencieusement dans les dispositifs les plus intimes de la vie quotidienne. Ce qui est inquiétant n’est pas seulement ce qui a déjà été découvert, mais l’ampleur de ce qui continuera à être découvert sans contrôle.

