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Cembrero : il y a aujourd’hui plus de liberté de la presse en Algérie qu’au Maroc

Selon le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, cité par le média en ligne Slate, «aujourd’hui, il n’y a plus rien à lire au Maroc». Ancien correspondant d’El País à Rabat, aujourd’hui collaborateur du média en ligne El Confidencial, Cembrero a été renvoyé par son journal sous pression des autorités marocaines.
Au début du mois de février, Ignacio Cembrero révélait l’organisation d’une réunion «secrète» à l’ambassade des États-Unis en Espagne, à Madrid, pour pousser la résolution du conflit au Sahara occidental en faisant adopter le plan d’autonomie marocain. «Après mon article, j’ai constaté qu’aucun journaliste marocain ne m’avait appelé, alors que plusieurs journalistes algériens l’ont fait, raconte le journaliste espagnol. Il est édifiant de constater qu’il y a aujourd’hui plus de liberté de la presse en Algérie qu’au Maroc.»

Plus de détails dans l’enquête d’Aurélien Vane sur Slate.fr

Près de trois décennies après l’accession au trône de Mohammed VI, le Maroc continue de cultiver à l’international l’image d’un pays relativement ouvert et libéral. Pourtant, derrière cette façade, de nombreux journalistes dénoncent une stratégie sophistiquée visant à museler les voix critiques et à affaiblir durablement la presse indépendante.

Une lente disparition des médias critiques

Depuis les années 2000, plusieurs figures du journalisme marocain ont été contraintes à l’exil. Condamnations judiciaires, pressions politiques et difficultés économiques ont progressivement eu raison des principaux titres indépendants du pays. Des publications emblématiques ont disparu, tandis que leurs fondateurs et journalistes ont quitté le territoire pour l’Europe ou les États-Unis.

Ce phénomène s’est accéléré ces dernières années. Le quotidien Akhbar Al Yaoum, considéré comme l’un des derniers bastions du journalisme indépendant, a fermé en 2021 après une série de condamnations visant ses dirigeants. D’autres médias, à l’image de certains hebdomadaires francophones, ont survécu au prix d’un net recul de leur ligne critique.

Pour de nombreux observateurs, le constat est sans appel : l’espace médiatique marocain s’est considérablement appauvri, laissant peu de place à une information indépendante et approfondie.

Une liberté encadrée par la loi… et contournée dans les faits

Sur le papier, le Maroc affiche pourtant des garanties solides. La Constitution de 2011 consacre la liberté de la presse, et une réforme du code de la presse en 2016 a supprimé les peines de prison pour les journalistes.

Mais dans la pratique, ces avancées sont largement contournées. Les autorités recourent régulièrement au code pénal pour poursuivre des journalistes, notamment pour diffamation ou diffusion de fausses informations, des chefs d’accusation passibles de peines d’emprisonnement.

Les classements internationaux témoignent de cette situation contrastée : malgré quelques progrès récents, le pays reste relégué dans le bas du tableau mondial en matière de liberté de la presse.

Le recours aux accusations de mœurs

L’un des aspects les plus controversés de cette stratégie réside dans l’utilisation d’accusations liées à la vie privée, notamment des affaires de mœurs. Plusieurs journalistes critiques ont été poursuivis pour des faits d’ordre sexuel ou moral, souvent sans lien apparent avec leur travail.

Ces accusations remplissent un double objectif. Elles permettent d’une part de justifier juridiquement les poursuites, et d’autre part de discréditer les journalistes auprès d’une opinion publique majoritairement conservatrice. En ternissant leur image, elles affaiblissent leur crédibilité et limitent les élans de solidarité.

Des organisations de défense des droits humains dénoncent régulièrement ces pratiques, qu’elles considèrent comme un instrument de répression politique déguisée.

La grâce royale, entre geste politique et outil de communication

Autre élément clé du dispositif : les grâces royales. À plusieurs reprises, des journalistes condamnés ont été libérés à l’occasion de la Fête du trône. Si ces décisions sont souvent présentées comme des gestes d’apaisement, elles interviennent généralement après plusieurs années de détention.

Pour certains analystes, ces grâces permettent au pouvoir de soigner son image à l’international, tout en conservant un effet dissuasif à l’intérieur du pays. Les journalistes concernés ont déjà purgé une grande partie de leur peine, ce qui suffit à décourager d’éventuelles vocations critiques.

Une “économie de la répression”

Au-delà des procès, la pression exercée sur les journalistes prend des formes multiples : campagnes de diffamation, pressions sur les familles, licenciements, gels d’avoirs ou encore procédures judiciaires prolongées.

Cette stratégie, qualifiée par certains de “répression à bas bruit”, vise à maintenir un contrôle étroit sur la société tout en limitant le nombre de personnes emprisonnées. L’objectif est clair : instaurer un climat de peur suffisant pour dissuader les critiques, sans susciter une condamnation internationale trop visible.

Les réseaux sociaux dans le viseur

Après avoir affaibli la presse traditionnelle, les autorités semblent désormais étendre leur contrôle aux réseaux sociaux. Des citoyens peuvent être poursuivis pour de simples publications ou interactions en ligne, souvent sur la base d’accusations d’“outrage” ou d’atteinte aux institutions.

Ce glissement marque une nouvelle étape dans la restriction de la liberté d’expression. Il élargit le champ de la répression bien au-delà des journalistes professionnels, touchant désormais des anonymes dont les cas restent souvent invisibles.

Une illusion de pluralisme

Pour certains observateurs, le système repose sur un équilibre subtil : tolérer certaines critiques marginales ou peu influentes, tout en ciblant les voix jugées les plus pertinentes et les plus crédibles.

Cette approche permet de préserver l’apparence d’un débat public, tout en neutralisant les analyses les plus susceptibles d’éclairer l’opinion ou de remettre en cause le pouvoir.

Derrière l’image d’un royaume stable et ouvert, le Maroc apparaît ainsi comme le théâtre d’une lutte discrète mais déterminée contre la presse indépendante. Une bataille qui, loin des projecteurs, redéfinit les contours de la liberté d’expression dans le pays.

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