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Le Maroc et le Sahara Occidental dans les Epstein Files

Les registres de vol documentent des voyages au Maroc de 2001 à 2019. En mars 2001, Epstein fit escale à Tanger avec Virginia Giuffre, alors mineure. Le 25 avril 2019, quelques mois avant son arrestation, il transita par l’aéroport Marrakech-Menara, fait confirmé par la DGSN (Sûreté nationale) marocaine (Photo: IA)

Le Maroc : recrutement, immobilier, médiateurs et la variable Sahara occidental

Le Maroc est le deuxième pays arabe par densité de présence dans les dossiers : «Morocco» apparaît 1561 fois, «Marrakech» 2 278 fois. Une obsession documentée qui traverse vingt ans et révèle non seulement une destination récurrente, mais une stratégie cohérente.

Le mariage du roi : Clinton amène Epstein

Juillet 2002, Rabat. Le roi Mohammed VI épouse Lalla Salma Bennani. Bill Clinton, invité en raison de la longue relation diplomatique entre les USA et le Maroc, amène avec lui comme invités personnels Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell. Selon le New York Post, les collaborateurs de Clinton furent consternés par cette demande. Une source citée par AOL rapporte : «Clinton, Epstein et Ghislaine étaient assis avec le roi. C’était un mariage formel, dîner assis, smoking, très élégant». Il convient de préciser qu’Epstein n’était pas l’hôte du palais royal marocain – il était le plus-one d’un ancien président. Il n’existe aucune preuve d’une relation directe entre Mohammed VI et Epstein.

La présence d’Epstein à cette cérémonie acquiert une signification rétrospective lorsqu’on considère la dynamique politique qui suivit : en 2014-2015, selon les courriels de WikiLeaks, Mohammed VI «s’engagea à verser environ 12 millions de dollars à la Clinton Foundation/CGI pour un sommet à Marrakech en mai 2015, conditionnant le versement à la participation personnelle d’Hillary Clinton. Comme l’écrivit Huma Abedin dans un courriel : «C’était une idée de HRC : notre bureau a contacté les Marocains et ils croient à cent pour cent le faire à sa demande. Le Roi s’est personnellement engagé à verser environ 12 millions de dollars»». Hillary Clinton ne participa finalement pas – le lancement de la campagne présidentielle était imminent – et Bill et Chelsea vinrent à sa place. Trump utilisa cet épisode dans ses discours de campagne des 21-23 octobre 2016 pour attaquer le «pay for play» de la Clinton Foundation. Il convient de préciser : les 12 millions sont allés à la Fondation, pas à la campagne électorale d’Hillary. Une distinction juridiquement pertinente, même si les critiques en contestaient la substance.

Le recrutement : le Maroc comme source de victimes

Les dossiers documentent que le Maroc était l’un des pays où Epstein avait des recruteurs actifs. Les courriels montrent des personnes envoyant des photographies de filles avec des mensurations corporelles détaillées et des discussions sur la façon d’obtenir des visas pour les amener aux USA. Les registres de vol documentent des voyages au Maroc de 2001 à 2019. En mars 2001, Epstein fit escale à Tanger avec Virginia Giuffre, alors mineure. Le 25 avril 2019, quelques mois avant son arrestation, il transita par l’aéroport Marrakech-Menara, fait confirmé par la DGSN (Sûreté nationale) marocaine.

Il convient de considérer que, s’agissant d’opérations de recrutement s’étendant sur près de vingt ans dans un pays où la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST) est réputée pour la surveillance systématique des étrangers de haut profil, l’hypothèse que tout se soit passé à l’insu des autorités est difficile à soutenir. Il n’existe pas de documents prouvant une complicité institutionnelle, mais on peut la déduire logiquement.

Les négociations immobilières : un refuge planifié

Entre 2011 et 2019, Epstein mena des négociations pour acheter des propriétés de luxe au Maroc de manière systématique, révélant une stratégie qui allait bien au-delà du simple intérêt immobilier. Les négociations principales concernèrent le Palais Bin Ennakhil dans la Palmeraie de Marrakech : un domaine de 4,6 hectares avec 60 fontaines en marbre, hammam, 2000 palmiers et murs dorés. Les négociations durèrent près d’une décennie, de 2011 à 2019. En mars 2019, Epstein fut informé que, malgré l’existence d’autres offres, la sienne était encore considérée comme «la plus sérieuse». Les négociations s’interrompirent en avril 2019.

Dans les dix jours précédant son arrestation en juillet 2019, dans une séquence frénétique documentée par les fichiers du DOJ et rapportée par Reuters, la société Southern Trust d’Epstein ordonna à Charles Schwab de transférer globalement 27,7 millions de dollars à l’agent immobilier marocain Marc Leon, avec les fonds dirigés vers un compte de la banque suisse Julius Baer. Un premier versement de 12,7 millions fut annulé parce que les conditions n’étaient pas «acceptables» ; un second de 14,95 millions fut envoyé le 4 juillet – deux jours avant l’arrestation – depuis un compte sans couverture suffisante. Charles Schwab déposa un rapport d’activité suspecte (Suspicious Activity Report) auprès du FinCEN [Réseau de lutte contre les crimes financiers du Département du Trésor US] le 13 juillet, sept jours après l’arrestation. La transaction n’aboutit pas. La chronologie ne laisse aucun doute : Epstein cherchait à Marrakech un plan de fuite tandis que son empire s’effondrait.

Jack Lang : 673 mentions, la fille offshore, et le riad d’un ami

La figure clé de médiation entre Epstein et le Maroc est Jack Lang, ancien ministre de la Culture français et jusqu’en février 2026 président de l’Institut du Monde Arabe. Lang apparaît 673 fois dans les documents. La relation est documentée à plusieurs niveaux.

En avril 2017, Epstein lui prêta son jet privé pour un voyage au Maroc. En mars 2015, une chaîne de courriels montre Lang dans le rôle d’intermédiaire immobilier : le 29 mars, Dominique Silberstein envoya à Epstein la présentation du riad Ksar Masa à Marrakech «à la demande de Jean Poniatowski» ; le 30 mars, Monique Lang – épouse de Jack – écrivit à Epstein expliquant qu’«un ami veut vendre sa propriété» et préférerait une négociation directe ; le 31 mars, Jack Lang fournit le prix : «5 400 000 euros, offshore». Lang a déclaré ne pas bien se souvenir de l’épisode et avoir «simplement transmis les demandes du vendeur sans les commenter». La transaction n’aboutit pas, mais les courriels révèlent Lang comme intermédiaire actif facilitant l’accès d’Epstein au marché immobilier marocain.

Le chapitre le plus controversé concerne sa fille Caroline Lang. Le 22 juillet 2016, Epstein constitua Prytanee LLC – société domiciliée à Saint-Thomas, îles Vierges usaméricaines, un paradis fiscal – avec Caroline Lang comme titulaire de 50% des parts via un «Pierre Trust» (une structure fiduciaire au nom d’une personne : détail qui en soi en dit long sur la logique d’opacité de toute l’opération). Epstein finançait la société par l’intermédiaire de la Southern Trust Company. Le but déclaré était l’acquisition d’œuvres d’art de jeunes artistes. Caroline Lang a admis n’avoir jamais déclaré cette société aux autorités fiscales françaises. Le testament d’Epstein, signé deux jours avant sa mort en août 2019, lui laissait 5 millions de dollars, somme dont elle affirme ne pas avoir eu connaissance. Elle a démissionné du Syndicat des Producteurs Indépendants (SPI) trois semaines après sa nomination, et de la Fondation Le Refuge, une organisation qui héberge et accompagne des jeunes LGBT+ chassés du domicile familial.

Le 7 février 2026, Jack Lang a démissionné de l’IMA : forcée, non volontaire, selon les communications du ministère de la Culture français. Le 17 février 2026, Anne-Claire Legendre, diplomate et conseillère de Macron pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, lui a succédé comme première femme à diriger l’IMA en 46 ans d’histoire. Le Parquet National Financier (PNF) a ouvert une enquête préliminaire pour «blanchiment de fraude fiscale aggravée» contre Jack Lang et Caroline Lang.

Fabrice Aidan : le diplomate onusien et l’affaire OCP-Engie

Un second filon français s’entremêle avec le Maroc de manière encore plus directe. Fabrice Aidan, secrétaire des Affaires étrangères français en détachement de fonctions, apparaît dans près de 200 fichiers des documents DOJ. Entre 2010 et 2017, alors qu’il travaillait comme assistant spécial de Terje Rød-Larsen aux Nations unies, il échangea des courriels avec Epstein contenant des documents confidentiels du Conseil de sécurité ; il avait le code d’accès à l’appartement parisien d’Epstein avenue Foch ; et son nom revient dans la préparation de rencontres entre Epstein et des personnalités saoudiennes. En 2013, le FBI avait signalé aux Nations unies une enquête pour accès à des sites de pornographie infantile impliquant Aidan : celui-ci démissionna de l’ONU avant la fin de la procédure disciplinaire, sans être poursuivi pénalement.

Le lien marocain devient explicite à travers sa carrière ultérieure : après l’ONU, Aidan devint directeur des relations internationales d’Engie, le géant énergétique français qui a conclu un accord stratégique avec OCP Group de Mostafa Terrab au Maroc. Le Desk de Rabat a titré l’un de ses épisodes d’enquête : «Fabrice Aidan : l’homme d’Epstein au cœur du deal OCP-Engie». Aidan a été suspendu par Engie et le ministre des Affaires étrangères français Jean-Noël Barrot a déféré l’affaire à la justice.

Mostafa Terrab et les élites marocaines

Les fichiers montrent différents niveaux de relation avec les figures institutionnelles marocaines. Dans le cas de Mostafa Terrab, PDG et président d’OCP Group – le géant public des phosphates – il ne s’agit pas d’une simple tentative de contact : début 2012, Epstein dit à un homme d’affaires émirati qu’il prévoyait de prendre le petit-déjeuner avec Terrab au Maroc. Il s’agit d’une rencontre planifiée et communiquée à des tiers, une relation en cours, pas d’une première approche. La triangulation Epstein-Aidan-Terrab/OCP-Engie suggère que le réseau avait construit, via des intermédiaires, un accès réel au cœur économique du royaume. Pour Taieb Fassi-Fihri, conseiller du roi, et pour Mohamed Mounir Majidi, secrétaire particulier de Mohammed VI, les fichiers documentent des tentatives de contact dont la traduction effective en relation n’est pas confirmée.

Le Sahara occidental : la variable unificatrice

Pour comprendre la logique profonde du rapport entre le Maroc et les réseaux de pouvoir usaméricains qui recoupent l’affaire Epstein, il faut regarder la question du Sahara occidental. Mohammed VI a déclaré explicitement en 2022 que le Maroc «mesure ses relations avec les autres pays à travers le prisme de la question du Sahara». Cette déclaration éclaire rétrospectivement vingt ans d’histoire.

La chronologie est cohérente : en 1999, Bill Clinton participa aux funérailles d’Hassan II, construisant une relation directe avec la monarchie marocaine. En 2002, Clinton amena Epstein et Maxwell au mariage de Mohammed VI comme invités personnels. Entre 2002 et 2019, le Maroc devint zone de recrutement, destination de voyage et siège de négociations immobilières pour Epstein. En 2014-2015, Mohammed VI conditionna 12 millions de dollars à la Clinton Foundation à la participation personnelle d’Hillary à une conférence. En 2016, Trump utilisa cet épisode comme arme contre Hillary. En 2018-2019, Jared Kushner négocia avec Mohammed VI : normalisation avec Israël en échange de la reconnaissance usaméricaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Le 10 décembre 2020, Trump annonça la normalisation Maroc-Israël dans le cadre des accords d’Abraham, avec la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental comme contrepartie explicite.

La lecture d’ensemble est celle d’un royaume qui pendant vingt ans a pratiqué une stratégie de promiscuité stratégique avec les réseaux du pouvoir usaméricain – via les Clinton, via Epstein comme vecteur relationnel, via la Clinton Foundation, via Trump et Kushner – avec un objectif unique et cohérent : obtenir la reconnaissance usaméricaine de la souveraineté sur le Sahara occidental. L’objectif fut atteint.

Source : Réseau International

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