Ce que les Epstein files révèlent sur ses liens avec la Russie

Les archives dévoilent un homme littéralement obsédé par la Russie et son maître. Le nom de Vladimir Poutine apparaît plus d’un millier de fois dans les documents, et celui de Moscou près de 10 000 fois . Bien plus que de simples lectures, les carnets de vol du fameux "Lolita Express", le Boeing 727 d’Epstein, attestent de voyages répétés en Russie au début des années 2000, notamment à Moscou, Saint-Pétersbourg et Novossibirsk, souvent en compagnie de sa complice Ghislaine Maxwell.

Des millions de documents issus des archives de Jeffrey Epstein ont été rendus publics par le département américain de la Justice. Ils révèlent l’obsession du financier pour la Russie, ses tentatives répétées pour rencontrer Vladimir Poutine et ses liens étroits avec d’anciens agents du FSB. Si aucune preuve formelle d’espionnage n’émerge, les soupçons d’une opération d’influence russe se renforcent, poussant plusieurs pays européens à ouvrir des enquêtes. La source de Le Vif vous dévoile les détails de cette enquête.

Par Salama Emmih

L’image est saisissante : sur une photographie prise dans sa villa new-yorkaise, Jeffrey Epstein arbore un imposant bonnet de fourrure, typique de la mode russe. Clin d’œil anecdotique ou indice d’une fascination plus profonde ? La récente publication par le ministère américain de la Justice de millions de pages issues des dossiers de l’ex-magnat condamné pour délits sexuels apporte un éclairage troublant sur l’étendue des connexions russes de Jeffrey Epstein .

Une obsession pour Poutine et des voyages en jet privé

Les archives dévoilent un homme littéralement obsédé par la Russie et son maître. Le nom de Vladimir Poutine apparaît plus d’un millier de fois dans les documents, et celui de Moscou près de 10 000 fois . Bien plus que de simples lectures, les carnets de vol du fameux « Lolita Express », le Boeing 727 d’Epstein, attestent de voyages répétés en Russie au début des années 2000, notamment à Moscou, Saint-Pétersbourg et Novossibirsk, souvent en compagnie de sa complice Ghislaine Maxwell.

Mais l’ambition secrète du financier était ailleurs. Entre 2013 et 2018, il a multiplié les démarches auprès d’intermédiaires de poids, comme l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak ou l’ex-chef de la diplomatie norvégienne Thorbjørn Jagland, pour décrocher une rencontre personnelle avec le président russe. Selon les enquêteurs du Vif, Epstein se montrait même exigeant. En 2013, il affirmait que Poutine lui avait proposé un rendez-vous en marge du Forum économique de Saint-Pétersbourg, une offre qu’il aurait déclinée, exigeant « du temps et de la confidentialité » de la part du maître du Kremlin.

En 2018, il tentait une nouvelle approche via Jagland, proposant d’éclairer le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov sur la personnalité du président Donald Trump, fort de sa relation avec l’ex-ambassadeur russe à l’ONU, Vitali Tchourkine, décédé en 2017 . « Tchourkine était génial. Il a compris Trump après nos conversations », écrivait Epstein. Le Kremlin a formellement démenti avoir jamais reçu de telles demandes.

Un réseau au cœur de l’ex-FSB

Au-delà du symbole Poutine, les dossiers révèlent l’existence de contacts bien plus opérationnels avec l’appareil sécuritaire russe. Le cas le plus frappant est celui de Sergueï Beljakov, un haut fonctionnaire russe diplômé de l’académie du FSB (ex-KGB) en 1999. Présenté par Epstein comme un « très bon ami », Beljakov a entretenu avec lui une relation suivie pendant des années, échangeant conseils et invitations.

L’un des échanges les plus compromettants date de juillet 2015. Epstein demande de l’aide à Beljakov concernant une femme russe qui tentait de faire chanter des hommes d’affaires américains. Dans une note personnelle, le financier américain évoquait la nécessité de « contacter quelques amis au FSB » pour gérer la situation. Beljakov a rapidement fourni un dossier détaillé sur la personne, suggérant de lui retirer son visa américain . Cette affaire illustre la porosité entre le réseau d’Epstein et les services russes.

Des « filles » comme « meilleur produit d’exportation »

L’autre pilier de cet intérêt pour la Russie réside dans les femmes. Les documents regorgent de centaines d’e-mails concernant des billets d’avion réservés pour de jeunes femmes russes et biélorusses voyageant de Moscou ou Saint-Pétersbourg vers New York pour y séjourner quelques jours. Dans un échange avec un diplomate, Epstein résumait sa philosophie avec un cynisme glaçant : « L’Arabie saoudite a le pétrole. Moscou a les filles » .

Ce constat alimente la thèse, défendue avec vigueur par le Premier ministre polonais Donald Tusk, d’une opération de « honeytrap » (piège à miel) organisée par Moscou. Tusk a récemment annoncé l’ouverture d’une enquête, estimant « très probable » que « ce scandale pédophile sans précédent ait été co-organisé avec la complicité des services secrets russes » dans le but de collecter des informations compromettantes sur les élites occidentales . Selon l’ancien responsable du MI6 Christopher Steele, il est « très probable » que les activités d’Epstein aient été financées depuis l’Union soviétique pour collecter du « kompromat » .

Les experts tempèrent, les enquêtes se multiplient

Pourtant, à ce stade, les experts restent prudents. Mark Galeotti, spécialiste britannique de la Russie, souligne l’absence de « preuve » qu’Epstein ait été un agent missionné par le Kremlin. Andreï Soldatov, journaliste d’investigation russe, ne peut « imaginer que son réseau de femmes d’origine russe ait pu être utilisé par les services secrets ». La difficulté même qu’Epstein éprouvait à obtenir ses visas ou un accès à Poutine plaide contre l’idée d’un agent officiel bénéficiant de protections.

Mais le doute est désormais installé. Des enquêtes officielles ont été ouvertures en Pologne et en Lituanie. La question centrale n’est peut-être plus de savoir si Epstein était un « espion », mais si son vaste réseau de prédation et de chantage a été, sciemment ou non, infiltré et exploité par Moscou pour compromettre les puissants de ce monde. Les millions de pages rendues publiques n’ont pas fini de livrer leurs secrets.

Avec Le Vif

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