KHENIFRA, Maroc — Dans le quartier populaire de Lassiri à Khenifra, les habitants le connaissaient depuis longtemps sous le nom de « Monsieur Jacques », un Français mince qui balayait les rues à l’aube, allait au marché à vélo et consacrait son temps à aider les enfants.
Cette image s’est aujourd’hui effondrée.
Jacques Leveugle, 79 ans, est désormais incarcéré et fait l’objet d’une enquête officielle en France. Il est accusé d’avoir violé et agressé sexuellement 89 garçons âgés de 13 à 17 ans sur plus de cinq décennies dans plusieurs pays. Les procureurs français ont rendu l’affaire publique la semaine dernière, révélant des accusations qui ont provoqué un choc à travers l’Afrique du Nord.
Les autorités ont également indiqué que Leveugle avait reconnu avoir tué sa mère en phase terminale et sa tante de 92 ans — des aveux qui ajoutent à la gravité de l’enquête.
Une figure de confiance à Khenifra
Leveugle, qui a vécu de nombreuses années à Khenifra, avait acquis une réputation de tuteur dévoué et de bienfaiteur. Les voisins rappellent sa maîtrise de l’arabe, du dialecte marocain et du Tachelhit, une langue berbère indigène, ce qui, selon eux, lui a permis de s’intégrer profondément dans la communauté.
Il a ouvert une petite bibliothèque pour enfants, donné des cours de langue gratuits, organisé des sorties scolaires et apporté parfois une aide financière aux familles dans une ville connue pour son taux de chômage élevé.
« Il aidait les gens à trouver du travail, finançait des projets, donnait même de l’argent », raconte un résident, sous couvert d’anonymat. « Personne n’aurait imaginé quelque chose comme ça. »
Pourtant, certains voisins se souviennent maintenant de moments qui paraissent inquiétants avec le recul. Plusieurs habitants ont décrit des excursions au Agelmam Azegza Lake, où Leveugle aurait encouragé des garçons à nager nus — un comportement en totale contradiction avec les normes culturelles et religieuses locales.
D’autres ont noté sa fréquentation régulière d’adolescents et son interaction limitée avec les adultes, observations qui avaient parfois éveillé des interrogations, mais jamais conduit à une plainte officielle.
Découverte grâce à des mémoires numériques
Selon le procureur de Grenoble, les crimes allégués ont été découverts après qu’un proche ait trouvé le mémoire numérique en 15 volumes de Leveugle sur une clé USB et l’ait remis aux autorités.
Les enquêteurs indiquent que ces écrits détaillaient des décennies d’abus, permettant d’identifier 89 victimes présumées. Les procureurs estiment qu’il pourrait y en avoir d’autres et ont lancé un appel international à témoins.
Les autorités françaises soupçonnent Leveugle d’avoir abusé d’une douzaine de garçons au Maroc, avec des actes remontant à 1974 au moins. Ils indiquent également qu’il est soupçonné d’avoir agressé au moins deux enfants lors de sa carrière d’enseignant en Algérie.
Des enquêteurs français devraient se rendre au Maroc pour recueillir des preuves. Les autorités marocaines n’ont pas commenté publiquement l’affaire.
Aucune plainte antérieure
Malgré sa longue résidence au Maroc, un responsable de la justice a indiqué qu’aucune plainte pénale connue n’avait été déposée contre lui dans le royaume.
Né dans la Annecy dans les années 1940, Leveugle est arrivé pour la première fois au Maroc en 1955, selon des sources proches du dossier. Son père travaillait apparemment à French Embassy, et Leveugle a fréquenté l’école à Rabat durant les dernières années du protectorat français.
Il a ensuite obtenu la résidence marocaine et s’est installé définitivement à Khenifra au début des années 2000.
Choc et remise en question
Les accusations ont profondément bouleversé les habitants de Lassiri, nombreux à exprimer honte, colère et sentiment de trahison. Plusieurs ont parlé anonymement, par peur du stigma ou de représailles.
Un père a confié que les révélations l’avaient tellement troublé qu’il avait refusé que son jeune fils passe la nuit chez des proches.
La vie quotidienne continue — les enfants jouent toujours près de la maison inachevée de Leveugle, ombragée par des figuiers — mais les habitants estiment que la confiance au sein de la communauté a été profondément ébranlée.
Les défenseurs de l’enfance appellent à la vigilance
Les associations de protection de l’enfance estiment que cette affaire reflète des schémas observés dans le monde entier.
« Les auteurs se présentent souvent à travers des activités éducatives ou culturelles, cultivent une image respectable et exploitent la confiance », explique Najat Anwar, présidente de Don’t Touch My Child. « Ils ciblent ensuite des enfants en situation de vulnérabilité. »
Anwar qualifie l’affaire d’« exceptionnellement grave » et indique que l’association est prête à se constituer partie civile si des victimes marocaines se manifestent.
Les défenseurs soulignent que les abus sur enfants restent souvent sous-déclarés en Afrique du Nord, où la stigmatisation sociale et la peur peuvent dissuader les familles de se manifester.
Alors que l’enquête se poursuit, les communautés du Maroc et de l’Algérie sont confrontées à une question douloureuse : comment un homme considéré comme un enseignant et bienfaiteur dévoué peut-il aujourd’hui être accusé d’abus sur plusieurs générations.
Associated Press
#MonsieurJacques #Maroc #Khenifra #pédophilie