Le resserrement des liens entre la Tunisie et l’Algérie, célébré par les autorités des deux pays, suscite une controverse croissante à Tunis. En cause : un nouvel accord de coopération militaire signé dans la plus grande discrétion et perçu par une partie de l’opposition comme le symbole d’un déséquilibre politique et sécuritaire grandissant.
Une rhétorique fraternelle assumée
Le 26 janvier, en visite à Tunis, le ministre algérien des Affaires étrangères Ahmed Attaf transmettait au président Kais Saied les salutations de son « frère », Abdelmadjid Tebboune. Cette mise en scène d’une proximité « familiale » s’inscrit dans une séquence diplomatique chaleureuse amorcée depuis plusieurs mois entre les deux voisins.
Mais hors des cercles officiels, le ton est plus réservé. Des voix critiques dénoncent une relation jugée asymétrique, voire une « vassalisation » de la Tunisie.
Un accord de défense entouré de secret
Le 7 octobre, Alger et Tunis ont conclu un nouvel accord de coopération militaire, paraphé par le chef d’état-major algérien Said Chengriha et le ministre tunisien de la Défense Khaled Sehili. Aucune publication officielle du texte n’a suivi.
Selon de rares déclarations, l’accord viserait à renforcer la formation, les exercices conjoints, l’échange d’expertise et de renseignements, ainsi que la sécurisation des frontières. Ce manque de transparence a toutefois alimenté rumeurs et spéculations.
Fin octobre, le Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie évoquait une « perte de souveraineté ». En décembre, la diffusion en ligne d’un document présenté comme une fuite — mentionnant notamment un droit d’incursion de troupes algériennes — a enflammé le débat. Les autorités tunisiennes et algériennes ont dénoncé un texte « fabriqué ».
Des sources sécuritaires tunisiennes affirment aujourd’hui qu’il s’agissait d’un faux.
Modernisation sécuritaire ou dépendance accrue ?
Pour l’essayiste et opposant Hatem Nafti, même apocryphe, la fuite « s’inscrit dans une dynamique plus large de dépendance ». À l’inverse, des experts estiment que l’accord actualise un cadre datant de 2001, notamment par l’institutionnalisation du partage de renseignements.
Le spécialiste de défense Mourad Chabbi souligne que la Tunisie cherche à consolider son flanc ouest après avoir renforcé ses dispositifs à la frontière libyenne et en mer, en coopération avec l’Union européenne. En contrepartie, Alger pourrait accroître sa participation à des exercices militaires organisés en Tunisie.
Malgré cela, l’asymétrie demeure : l’Algérie figure parmi les principales puissances militaires africaines, loin devant la Tunisie.
Déséquilibres économiques persistants
La relation commerciale reflète également cet écart. Fragilisée depuis la pandémie, l’économie tunisienne enregistre un déficit commercial marqué avec Alger, son deuxième partenaire déficitaire après la Chine.
« La Tunisie n’a jamais traité avec l’Algérie sur un pied d’égalité », affirme Nafti.
Alignements diplomatiques sensibles
Le rapprochement est aussi visible sur le terrain diplomatique. Alors que Tunis observait traditionnellement une neutralité prudente sur le dossier du Sahara occidental, le président Saied a affiché un soutien appuyé au Front Polisario, allant jusqu’à accueillir son leader Brahim Ghali en 2022. Une initiative qui avait irrité le Maroc.
Une convergence autoritaire
La vigilance accrue autour de cette relation tient enfin au contexte politique interne. L’Algérie et la Tunisie ont connu ces dernières années un durcissement envers l’opposition et la société civile. En Algérie, plusieurs figures du mouvement Hirak ont été emprisonnées ; en Tunisie, de nombreux opposants ont été arrêtés depuis la concentration des pouvoirs opérée par Saied en 2021.
Des ONG ont dénoncé des pratiques de coopération sécuritaire controversées. En janvier, Alger a extradé l’opposant tunisien Seif Eddine Makhlouf, une décision qualifiée par Amnesty International de violation du droit international. Des affaires impliquant la militante Amira Bouraoui ou l’opposant Slimane Bouhafs ont également illustré la sensibilité de ces coopérations.
Entre pragmatisme et inquiétudes
Si critiques et soupçons se multiplient, ni Nafti ni l’ancien ministre Mohamed Abbou ne disent disposer de preuves irréfutables d’une ingérence directe d’Alger dans les affaires tunisiennes.
Reste que, dans un climat de défiance et de crispation politique, la consolidation de l’axe Tunis–Alger continue d’alimenter un débat vif sur la souveraineté, la transparence et l’équilibre des partenariats stratégiques au Maghreb.
Avec Middle East Eye
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