Par Agnès Poirier — Source : The Guardian
La publication récente de nouveaux documents issus des dossiers Epstein par le ministère de la Justice américain provoque une onde de choc jusque dans les cercles politico-culturels français. Sans révéler l’existence d’un réseau pédophile français caché, ces échanges mettent en lumière des proximités embarrassantes, où se mêlent faveurs, financements et angles morts éthiques.
Un épisode ancien refait surface comme contrepoint saisissant. En 2016, la maison Hermès retire discrètement un lot offert à une vente aux enchères caritative après avoir appris que Jeffrey Epstein semblait en être l’acheteur. Dans un e-mail rendu public, un assistant d’Epstein rapporte qu’un responsable de la plateforme indiquait qu’Hermès n’était « pas à l’aise » avec lui comme donateur et qu’il serait remboursé. Ni sermon, ni communiqué : un geste feutré qui résonne aujourd’hui comme un acte élémentaire d’« hygiène civique ».
Ce réflexe apparaît d’autant plus rare à la lecture des documents concernant la France. À ce jour, le seul lien sexuel français confirmé avec Epstein demeure Jean-Luc Brunel, l’agent de mannequins décédé en détention en 2022 alors qu’il faisait l’objet d’une enquête pour suspicion de trafic de femmes. Les nouveaux dossiers décrivent surtout la manière dont Epstein s’est insinué dans certains cercles de l’élite, offrant jets privés, introductions et structures offshore à des personnalités peu enclines à interroger l’origine de ces largesses.
Au cœur de la tempête figure Jack Lang, 86 ans, ancien ministre de la Culture et président, jusqu’à récemment, de l’Institut du monde arabe. Son nom apparaît à de multiples reprises dans les échanges : dîners, messages, projets et demandes de services. Dans un message de 2017, il remercie Epstein pour son « infinie générosité » et évoque la possibilité « d’abuser » encore de lui en empruntant une voiture avec chauffeur. Une correspondance dont la tonalité alimente la controverse.
Confronté à ces éléments, Jack Lang plaide la bonne foi : il affirme ne « rien savoir » du passé judiciaire d’Epstein au moment de leurs contacts. Vendredi, sous pression politique, il a proposé sa démission, tandis que le Parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire pour des soupçons de blanchiment de fraude fiscale le visant, ainsi que sa fille Caroline.
Cette dernière donne à l’affaire une dimension plus contemporaine. Productrice de films, elle a cofondé en 2016 une société aux îles Vierges américaines, financée par Epstein et destinée au commerce d’œuvres de jeunes artistes français. La structure n’aurait pas été déclarée au fisc français. Deux jours avant sa mort en 2019, Epstein l’aurait désignée bénéficiaire de 5 millions de dollars — une somme dont elle dit n’avoir jamais eu connaissance ni reçu le versement. Caroline Lang évoque à la télévision une « naïveté confondante » et insiste sur l’absence de poursuites pénales à son encontre.
Les documents soulignent moins un scandale sexuel français qu’un système de dépendances matérielles et de complaisances mondaines. Ils interrogent une culture où certaines figures publiques semblent avoir externalisé le coût de leur train de vie à de généreux « amis », sans toujours en mesurer les implications éthiques.
L’ombre d’Epstein s’étend aussi au champ politique international. Des échanges mentionnent Steve Bannon discutant des difficultés financières du Rassemblement national — sans preuve d’un financement effectif par Epstein. Parallèlement, les autorités françaises ont dénoncé une campagne de désinformation pro-russe visant à associer Emmanuel Macron au financier déchu, illustrant comment le nom d’Epstein devient un outil narratif dans la guerre informationnelle.
Si des correspondances embarrassantes émergent ailleurs en Europe et aux États-Unis, la France voit vaciller une image tenace : celle d’une République protégée par ses institutions culturelles et ses figures vénérables. L’épisode Hermès rappelle qu’une ligne peut être tracée. Les dossiers Epstein, eux, rappellent que le courage moral ne découle ni du statut ni de la fonction, mais de décisions concrètes, prises — ou non — au fil des circonstances.
Agnès Poirier est commentatrice politique, écrivaine et critique pour la presse britannique, américaine et européenne.
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