par Latifa Kharrat
Une photo publiée par le New York Post montrerait Jeffrey Epstein au Maroc, lors du mariage du Roi Mohamed VI. N’ayant aucun moyen de vérifier l’authenticité du document, nous notons néanmoins qu’Epstein ne pouvait se trouver là sans liens solides et connus au sommet du pouvoir. Cette image ne suggère pas une rencontre fortuite mais l’existence d’un réseau d’influence à haute altitude, discret et parfaitement opérationnel.
À partir de 2011 puis avec une intensité croissante dès 2017 selon les documents judiciaires Américains rendus publics, Jeffrey Epstein ne regardait plus le Maroc comme une simple destination de passage ou un décor mondain mais comme une option stratégique de repli, notamment à Marrakech. L’étau judiciaire se resserrait sur lui aux États-Unis après sa condamnation de 2008 puis ses démêlés répétés avec la justice fédérale et cette pression constante reconfigurait ses trajectoires. Dans une correspondance interne adressée à Linda Pinto, sœur d’Alberto Pinto et résidente de longue date au Maroc, il écrivait « Mes îles sont détruites. J’ai besoin d’une alternative ». Cette phrase ne relevait ni du lyrisme ni de l’exagération mais signalait une relecture froide de sa propre vulnérabilité et la recherche méthodique d’un plan B géographique et politique.
Dans ce contexte, la Palmeraie de Marrakech s’est imposée comme une cible immobilière concrète. La semaine dernière sur BFM TV, Jack Lang a déclaré avoir lui-même contacté Jeffrey Epstein pour lui proposer l’achat d’un bien dans cette zone. Cette information éclaire les documents montrant que pendant plusieurs années Epstein s’est intéressé à l’acquisition d’une propriété de prestige dans ce quartier ultra-luxe, emblématique d’un entre-soi international où se croisent fortunes mondiales et réseaux d’influence. Il a demandé des photographies détaillées, des visites filmées et des dossiers techniques sur une propriété d’exception et cette accumulation d’éléments traduit une démarche structurée et non une simple curiosité de voyage. Il a également échangé longuement avec des intermédiaires immobiliers, posé des questions précises sur la configuration du bien, ses accès, ses dépendances et ses dispositifs de sécurité, ce qui suggère une projection résidentielle de moyen terme.
Pourtant, ce projet n’a jamais abouti. Les négociations ont duré plusieurs années mais Epstein y a renoncé avant son arrestation en 2019. Les documents évoquent un prix situé dans l’ordre de plusieurs dizaines de millions d’euros et il semble avoir jugé que l’investissement n’était pas justifiable au regard des risques juridiques, des coûts logistiques et de l’instabilité de sa situation personnelle. En conséquence, aucune acquisition n’a été conclue et la villa ou le palais qu’il convoitait n’est jamais entré dans son patrimoine.
Dans le même mouvement, ses déplacements confirment que le Maroc ne relevait pas d’une hypothèse abstraite. Il a transité par l’aéroport de Marrakech-Ménara le 25 avril 2019, l’un de ses derniers voyages internationaux connus avant son arrestation en juillet de la même année. Ce passage, sans constituer une tentative d’évasion formalisée, renforce l’idée que Marrakech figurait sur sa carte mentale comme option plausible, que ce soit pour y vivre, y séjourner durablement ou finaliser des projets immobiliers.
Cependant, cette relation au Maroc ne se réduit pas à une trajectoire immobilière. Elle s’inscrit dans un réseau relationnel construit sur des années, documenté par les enquêtes du Desk, et structuré autour de figures Françaises installées au Maroc et de dignitaires Marocains de premier plan. Dès les années 2000, Epstein entretient des relations suivies avec Alberto Pinto, décorateur et architecte d’intérieur franco-marocain établi à Tanger, ainsi qu’avec sa sœur Linda Pinto qui devient l’une de ses principales interlocutrices locales après 2012. Ces relations sont attestées par des échanges réguliers, des séjours répétés dans le Royaume et des références croisées dans ses correspondances et carnets d’adresses.
Parallèlement, les documents judiciaires Américains analysés par Le Desk montrent qu’Epstein a cherché à entrer en contact avec des personnalités Marocaines de premier plan. Parmi les noms cités figurent Mostafa Terrab, président-directeur général du groupe OCP, Othman Benjelloun, figure majeure de la finance marocaine, et Mounir Majidi, proche du Palais et acteur central de l’appareil économique du Royaume. Ces mentions ne constituent ni des accusations ni des preuves d’implication criminelle mais témoignent de tentatives de réseautage, d’échanges indirects et de démarches visant à établir ou consolider des relations avec les sommets économiques et institutionnels du pays.
Dans cette logique, ses séjours au Maroc apparaissent moins comme des parenthèses mondaines que comme des séquences intégrées à une stratégie relationnelle globale. Les enquêtes du Desk publiées à partir de 2019 puis enrichies par les documents rendus publics en 2024 mettent en évidence la régularité de ses passages dans le Royaume entre 2001 et 2019, souvent à bord de ses avions privés, parfois en compagnie de proches collaborateurs et de figures de son entourage. Tanger, Rabat et Marrakech apparaissent comme des points d’ancrage successifs, combinant sociabilité, exploration immobilière et recherche de connexions institutionnelles.
Dans ce dispositif, les Français installés au Maroc occupent une fonction d’interface sociale et culturelle. Alberto Pinto, puis Linda Pinto après sa mort, offrent à Epstein un accès facilité à des cercles où se croisent diplomates, artistes, financiers et responsables politiques. Leur positionnement à la fois français et Marocain, mondain et professionnel, lui permet d’approcher des espaces d’influence sans exposition directe. Là encore, les documents ne suggèrent aucune complicité criminelle mais décrivent un usage stratégique de réseaux de sociabilité transnationaux.
Ainsi, la relation d’Epstein au Maroc ne peut être lue ni comme une succession de voyages fortuits ni comme une tentative d’exil isolée. Elle s’inscrit dans une configuration où s’entrelacent refuge potentiel, investissement immobilier et construction patiente de relations avec des acteurs clés, Marocains et Français. Ce faisceau d’indices dessine un espace de projection politique, sociale et matérielle, élaboré dans la durée puis interrompu par l’arrestation de 2019.
Enfin, cette trajectoire interroge les zones grises de la circulation du pouvoir dans un monde globalisé où fortunes privées, réseaux mondains et institutions nationales se croisent sans toujours se rencontrer formellement. Le cas Epstein au Maroc ne révèle pas une collusion avérée-du-moins jusqu’a l’ecriture de ces lignes- mais met en lumière la porosité entre espaces d’influence, la puissance des réseaux internationaux et la manière dont un acteur discrédité peut néanmoins chercher à reconfigurer son horizon stratégique à l’abri des regards.
NB:
1- Documentation: Une série d’enquêtes signée Ali Amar dans le journal Marocain Le Desk en 2019.
2- Le lien menant à la photo publiée par New York Post.
Source : Facebook
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