La normalisation officielle du Maroc, marquée par une spécificité qui la rapproche du modèle émirati plutôt que du modèle égyptien ou jordanien, ne se justifie pas uniquement par la présence de Juifs marocains en Israël, comme le prétend le discours officiel.
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Par Nasser Jabi*
J’avoue avoir été très optimiste quant à l’ambiance qui a accompagné le lancement des éliminatoires de la Coupe d’Afrique des nations au Maroc, après l’atmosphère positive de la Coupe arabe entre les supporters de football, notamment les jeunes du Maghreb, à Doha. Cela faisait suite à une longue période de rupture qui avait marqué les relations entre les peuples de la région, en particulier les jeunes générations, à cause de la fermeture des frontières entre le Maroc et l’Algérie, et des campagnes de dénigrement menées par les médias des deux pays, sans oublier les réseaux sociaux et leur rôle provocateur à travers des guerres médiatiques alimentées par les « nouveaux instruits » du Maghreb, qui ont grandi avec ces plateformes plutôt qu’avec le livre, la revue et le journal, et qui y agissent selon la logique des « mouches électroniques ».
Mon optimisme initial s’est ensuite estompé lorsque je suis revenu à la réalité, qui m’a rappelé des vérités difficiles à ignorer : nous sommes face à un échec du projet maghrébin — pour ne pas dire un effondrement — entamé de manière évidente quelques années seulement après l’indépendance des trois pays du Maghreb, comme l’a montré la guerre des Sables entre le Maroc et l’Algérie. Cela contraste avec la période du mouvement national, menée par des élites politiques et militaires convaincues de la possibilité de réaliser ce projet, et qui s’y étaient préparées en construisant des organisations politiques et sociales aux objectifs communs, après l’échec de la création d’organisations unifiées. Cela s’est aussi manifesté dans le mouvement étudiant durant la période coloniale, qui s’est divisé selon les appartenances nationales après une longue expérience d’unité régionale.
Nous nous retrouvons ainsi face à une sorte de loi socio-politique selon laquelle la période de l’indépendance a fragmenté ce qui avait été construit sous la colonisation. Cela apparaît clairement dans le cas du train maghrébin, dont les rails ont commencé à se détériorer dès les premières années de l’indépendance, avant de s’arrêter complètement ces dernières années. Il en va de même pour l’autoroute algérienne, bloquée par des frontières fermées lorsqu’elle se dirige vers l’ouest.
La même chose s’est produite dans la circulation des idées et des élites, qui avaient autrefois de larges possibilités de rencontre — notamment dans les universités françaises — avant la création des universités nationales, lesquelles ont institutionnalisé la rupture entre les peuples de la région. Ces derniers n’ont jamais véritablement envisagé de créer des institutions scientifiques et universitaires maghrébines communes, lieux de rencontre et de réflexion collective, à l’exception de certains centres de recherche américains et français, qui semblent parfois, à première vue, plus soucieux de la dimension maghrébine dans leurs projets, en mettant en réseau des chercheurs de la région. En revanche, les institutions nationales se sont repliées sur une logique strictement nationale, voire régionale.
La même logique peut s’appliquer aux partis, aux syndicats et à l’action politique, qui supposent la circulation des idées, des intellectuels et des élites. Ceux-ci sont restés confinés dans leurs cadres nationaux et n’ont pas produit de figures politiques du type de l’émir Abdelkrim El Khattabi, de Hocine Aït Ahmed ou d’Ahmed Ben Bella, qui avaient donné à leur lutte une dimension maghrébine claire en ouvrant le Bureau du Maghreb arabe au Caire. Cela s’est produit avant l’arrivée des élites postindépendance, qui ont adopté des projets purement nationaux dans les domaines économique et culturel, négligeant la dimension maghrébine, réduite à un simple slogan sans contenu réel.
C’est dans ce climat politique et culturel qu’ont été socialisées des générations entières du Maghreb. Cette socialisation n’a toutefois pas réussi à effacer totalement leur sentiment d’appartenance affective, comme l’ont partiellement montré la Coupe arabe et la Coupe d’Afrique de football, dans leur dimension populaire. Néanmoins, certaines manifestations récentes ont révélé des traces de chauvinisme national, notamment lors des matchs décisifs entre les équipes marocaine et sénégalaise, où une partie du public algérien a célébré la victoire difficile du Sénégal. Cela était en partie lié, selon ce que j’ai compris, aux accusations de corruption visant l’arbitrage africain, dont plusieurs équipes, y compris l’Algérie, auraient été victimes.
Il s’agit de compétitions comparables à des matchs « entre enfants du même quartier », auxquelles les équipes maghrébines doivent s’adapter et qu’elles doivent dépasser en tant que voisins, dans un esprit de rivalité naturelle, comme partout ailleurs dans le monde.
Ce voisinage ne devrait pas être instrumentalisé par un facteur négatif récemment mis en avant — bien qu’il existait depuis longtemps de manière latente — à savoir l’entrée d’Israël comme acteur extérieur à la région, dans le contexte du conflit autour du Sahara. Ce dossier pourrait pourtant s’orienter vers un apaisement après la récente décision du Conseil de sécurité, prise dans un rapport de forces international favorable à la thèse marocaine, renforcé par le retour de Trump à la Maison-Blanche pour un second mandat, après avoir reconnu lors du premier la marocanité du Sahara.
L’implication d’Israël de cette manière conflictuelle dans les relations maghrébines reste une question en suspens, susceptible d’avoir des effets négatifs durables sur les relations entre États et peuples. La normalisation officielle du Maroc, marquée par une spécificité qui la rapproche du modèle émirati plutôt que du modèle égyptien ou jordanien, ne se justifie pas uniquement par la présence de Juifs marocains en Israël, comme le prétend le discours officiel.
Cette normalisation n’a toutefois pas empêché les citoyens marocains d’exprimer leur solidarité avec la cause palestinienne lors de la guerre menée par Israël contre Gaza. Le Maroc et la Tunisie — sans oublier la Mauritanie et la Libye si l’on élargit l’espace maghrébin — se sont distingués à cet égard, contrairement à l’Algérie, où les citoyens ont été empêchés d’exprimer leur rejet de cette guerre d’extermination.
Cette similitude dans les réactions des sociétés confirme que nous partageons le même tissu socioculturel, malgré les différences entre les régimes politiques. C’est sur cette base qu’il est possible de dépasser la crise que traverse aujourd’hui le projet maghrébin.
Une chute qu’il est inimaginable de surmonter sans travailler avec les forces sociales actives au sein des sociétés maghrébines, où le citoyen a besoin de davantage de démocratie, lui permettant d’exprimer librement son opinion et de créer des institutions sociales et politiques qui reflètent ses convictions, et l’aident à sortir de la médiocrité dans laquelle on veut le maintenir prisonnier.
Cela apparaît aussi à travers les guerres du caftan, du zellige et du couscous, qui font rage tout au long de l’année entre les membres d’un même peuple, ayant vécu pendant des siècles sur la même terre, parlant les mêmes langues, partageant la même culture, les mêmes coutumes et traditions. On veut qu’il soit dirigé par des mouches électroniques.
*Ecrivain algérien
