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France-Algérie : du colonialisme à l’exploitation des travailleurs immigrés

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Pourquoi les Algériens quittaient-ils leur pays pour la France ? Selon Franz Fanon dans Les Damnés de la Terre, la guerre a détruit l’économie paysanne.

La mémoire coloniale française continue d’influencer les inégalités sociales, le racisme et la souffrance non reconnue

Le 24 décembre, le Parlement algérien a adopté définitivement une loi reconnaissant la colonisation française en Algérie (1830-1962) comme un « crime d’État », réclamant des excuses officielles de Paris et des compensations financières. Cette loi souligne non seulement la responsabilité juridique de la France, mais expose également une relation diplomatique fragile. Paris a qualifié ce geste d’hostile, tandis que le texte algérien demande à la France de reconnaître des crimes allant des essais nucléaires aux exécutions extrajudiciaires, en passant par la torture organisée et le pillage des ressources, tout en exigeant des réparations « complètes et justes » pour les préjudices matériels et psychologiques.

Mais le colonialisme ne s’est pas limité au sol algérien. Après l’indépendance, l’ancienne relation coloniale a continué sous une autre forme : l’exploitation du travail en France. Dès 1962, Paris a systématiquement fait appel aux travailleurs nord-africains, établissant une dépendance économique qui perpétuait, sous une forme nouvelle, les structures coloniales.

Une indépendance historique et ses conséquences

L’indépendance algérienne fut une défaite historique pour la France. Dans son sillage, les Algériens ont été la cible de stéréotypes racistes croissants : politiciens et médias les associaient à la criminalité et au désordre, les stigmatisant dans la société française.

Les travailleurs maghrébins en France

Après la Seconde Guerre mondiale, la France connaît un grave manque de main-d’œuvre pour reconstruire routes, bâtiments, lignes de métro et infrastructures industrielles. Dès 1945, des travailleurs nord-africains, appelés « Chibani » et « Chibaniyate », comblent ce vide. Silencieusement, ils contribuent à la richesse française en tant que main-d’œuvre bon marché, mais perçoivent des salaires inférieurs, moins de primes et des retraites réduites. Selon La Ligue des droits de l’Homme, cette inégalité a forcé de nombreux immigrés à vivre leurs dernières années dans la pauvreté.

L’anthropologue algérien Mahfoud Bennoune note que 87,2 % des Algériens, 81,4 % des Marocains et 70,3 % des Tunisiens se retrouvaient confinés à des emplois peu rémunérés ou non qualifiés, tandis que les travailleurs français ou européens occupaient des postes mieux payés et mieux valorisés. Entre 1954 et 1962, le nombre d’immigrés algériens en France explose, dépassant tous les autres groupes et devenant essentiel au fonctionnement de l’économie française.

Ces travailleurs subissaient des discriminations dans la vie quotidienne : logement insalubre, transports publics difficiles, espaces publics hostiles. Les violences, humiliations et exclusions étaient monnaie courante.

Les raisons de l’exil

Pourquoi les Algériens quittaient-ils leur pays pour la France ? Selon Franz Fanon dans Les Damnés de la Terre, la guerre a détruit l’économie paysanne. Environ 2,35 millions de paysans ont été regroupés dans des camps entourés de barbelés et de mines. Huit mille villages ont été rasés, le bétail saisi, les outils confisqués, laissant les paysans sans moyens de subsistance. Les Algériens partaient pour gagner de l’argent, envoyer des fonds à leurs familles et, après la destruction de leur pays, espérer retrouver une terre.

Une contribution économique massive pour la France

Selon Bennoune, en 1966, l’officiel français Yves Chaigneau estimait que le travail algérien rapportait entre 2,3 et 3,5 milliards de francs à l’économie française (soit environ 3,5 à 5,4 milliards d’euros aujourd’hui). Le capital français réalisait en parallèle un profit annuel de 1,5 milliard de francs (2,2 à 2,4 milliards d’euros actuels).

Conditions de travail et vies difficiles

Derrière le Paris romantique et touristique se cache la souffrance des travailleurs immigrés qui ont construit la France moderne. Selon Gérard Noiriel, près de 97 000 Algériens travaillaient dans la construction et les travaux publics en 1975, participant à la réalisation de logements sociaux et à l’aménagement urbain. Ces emplois étaient lourds, dangereux et peu valorisés.

Les conditions de vie étaient difficiles : baraquements surpeuplés, accidents fréquents, exposition à l’amiante et au plomb, soins médicaux quasi inexistants. Des entreprises comme Renault, Citroën, Simca et Peugeot dépendaient fortement de cette main-d’œuvre. Laure Pitti souligne que 95 % des travailleurs algériens à Renault-Billancourt étaient considérés comme non qualifiés et affectés aux postes les plus dangereux.

Un exemple marquant : en 1971, Mohamed Salem, ouvrier tunisien à la société Penarroya, est tué par un couvercle de four de 1 500 kg tombant suite à une chaîne usée. L’entreprise tenta de dissimuler l’accident. La mobilisation des travailleurs aboutira à une grève collective en 1972, réclamant le « droit de vivre ».

Colonialisme et continuité historique

Cet ensemble de faits démontre que le colonialisme n’a jamais vraiment pris fin : il a simplement changé de forme. La France a exploité la main-d’œuvre algérienne pour bâtir sa richesse et continue aujourd’hui de maintenir des discriminations raciales et sociales envers les descendants de ces immigrés. Pour un pays qui revendique liberté, égalité et fraternité, cette réalité constitue une contradiction historique profonde. La justice véritable passe par la reconnaissance du passé et la lutte contre les inégalités actuelles.

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