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Par : Salah Lakoues
À la fin des années 1990, la Russie n’était plus qu’un État affaibli, dépendant et marginalisé, dont beaucoup annonçaient la disparition stratégique. Vingt-cinq ans plus tard, elle est redevenue un acteur central des équilibres mondiaux, capable de résister à des sanctions massives, de peser militairement hors de ses frontières et d’imposer ses propres lignes rouges.
Cette trajectoire ne relève ni du hasard ni d’un simple leadership personnel : elle est le produit d’un choix doctrinal assumé, celui de la souveraineté comme principe organisateur de l’État. Dans un monde marqué par la fin des illusions unipolaires et le retour brutal du rapport de force, l’expérience russe interroge, dérange et oblige à repenser les fondements du non-alignement et de l’autonomie stratégique, notamment pour les pays du Sud.
À la sortie de l’effondrement soviétique, la Russie cumulait tous les symptômes d’un État en voie de dislocation. Privatisations incontrôlées, effondrement des institutions, perte de contrôle sur les ressources stratégiques, dépendance financière et politique vis-à-vis de l’Occident : la « transition » des années 1990 avait davantage affaibli le pays qu’elle ne l’avait modernisé. Beaucoup, en Europe et aux États-Unis, avaient alors conclu à l’intégration définitive de la Russie dans un ordre international dominé par l’Occident, sinon à sa marginalisation durable.
L’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir en 1999 marque une rupture nette avec cette trajectoire. Il ne s’agit pas d’une alternance politique classique, mais d’une restauration de l’État comme acteur central. La recentralisation du pouvoir, la reprise en main des régions et le renforcement de l’appareil sécuritaire répondent à une logique simple : un État fragmenté devient mécaniquement un espace d’ingérence. Pour Moscou, la souveraineté ne pouvait être conditionnée par des normes ou des injonctions extérieures.
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La reprise du contrôle des secteurs stratégiques constitue l’un des tournants majeurs de cette reconstruction. En mettant fin à la domination des oligarques sur le pétrole et le gaz, l’État russe a réintégré ses ressources clés dans une stratégie nationale. Cette décision a permis de réduire la vulnérabilité financière du pays, de reconstituer ses capacités industrielles et de financer une modernisation militaire de long terme. Le message était sans ambiguïté : sans maîtrise des ressources, l’indépendance politique reste illusoire.
La rupture avec l’Occident s’affirme clairement à partir de 2007. Le discours de Munich marque la fin des illusions sur un ordre international fondé sur l’équilibre et la coopération. La Russie considère désormais que cet ordre est devenu asymétrique, structuré autour de l’expansion de l’OTAN, de l’usage des sanctions comme outil politique et de la subordination des partenaires. Les conflits en Géorgie, en Syrie puis en Ukraine s’inscrivent dans cette logique de lignes rouges assumées et défendues.
Les sanctions imposées depuis 2014, puis massivement renforcées à partir de 2022, visaient explicitement l’asphyxie économique et politique de la Russie. Elles ont certes accru les contraintes internes, mais elles ont aussi accéléré une réorientation stratégique majeure. Moscou a renforcé ses partenariats avec l’Asie, l’Afrique et le Sud global, engagé une dynamique de substitution industrielle et consolidé son autonomie financière. Cette résilience met en lumière une réalité souvent sous-estimée : la dépendance est une fragilité structurelle, l’autonomie un facteur de survie.
Pour les pays du Sud, et pour l’Algérie en particulier, cette trajectoire appelle une lecture dépassionnée. Il ne s’agit ni d’adhérer à un modèle ni de s’inscrire dans une logique de blocs. La diplomatie algérienne s’est construite sur le non-alignement, l’indépendance de décision et le refus des alliances contraignantes. Mais l’expérience russe rappelle une constante fondamentale : la souveraineté politique ne peut être durable sans cohérence interne, maîtrise des ressources stratégiques et capacité à résister aux pressions extérieures.
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Dans un ordre international en recomposition rapide, marqué par l’érosion des cadres multilatéraux et le retour du rapport de force, les États qui conservent une marge de manœuvre sont ceux qui ont su préserver leurs leviers essentiels. La Russie a fait le choix de la confrontation pour défendre sa place dans le système international. L’Algérie, fidèle à son histoire, privilégie l’équilibre, la constance et l’autonomie. Mais dans les deux cas, la leçon demeure la même.
Dans le monde qui se dessine, la souveraineté n’est plus un héritage, mais une conquête permanente. La trajectoire russe, avec ses choix, ses réussites et ses coûts, rappelle une évidence trop souvent oubliée : les États qui renoncent à maîtriser leurs leviers essentiels s’exposent à voir leur destin décidé ailleurs. Pour les pays du Sud, et pour l’Algérie en particulier, l’enjeu n’est pas d’imiter des modèles, mais de préserver une capacité de décision autonome dans un ordre international de plus en plus conflictuel. À l’heure où les blocs se recomposent, le non-alignement cesse d’être une posture morale pour redevenir ce qu’il a toujours été : une stratégie de survie et de dignité.
S. L.
Source : Lemaghreb.dz

