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Maroc Leaks : des journalistes français payés pour édulcorer la monarchie et attaquer l’Algérie et le Polisario

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Des courriels confidentiels ne laissent aucun doute sur les relations entre quatre journalistes français spécialistes du Maghreb et le pouvoir marocain.

Au cœur de ces relations très particulières : la question du Sahara occidental, obsession du royaume. Pour défendre sa politique colonialiste et empêcher l’organisation du référendum d’autodétermination que l’ONU réclame année après année, le Maroc a besoin du soutien des grandes puissances. En France, l’appui de journalistes influents a joué un rôle important auprès de l’opinion publique et du gouvernement français. Selon les dizaines de courriels mis en ligne par « Chris Coleman », cet appui n’était pas gratuit. Les messages concernent en majorité des échanges entre Ahmed Charaï, directeur de la rédaction de L’Observateur du Maroc, un hebdomadaire francophone, et Mourad El Ghoul, chef de cabinet du directeur général de la DGED, les services marocaine de renseignements extérieurs.

UNE COLLABORATION « BÉNÉVOLE » DE POIDS

Les deux hommes parlent de la collaboration à L’Observateur du Maroc de quatre journalistes occupant des postes importants dans des médias français : Dominique Lagarde, ancienne rédactrice en chef adjointe au service Monde de L’Express, José Garçon, ancienne journaliste à Libération, Mireille Duteil, ancienne rédactrice en chef du Point et actuelle éditorialiste, toutes trois spécialisées dans la couverture du Maghreb, ainsi que Vincent Hervouët, éditorialiste de politique étrangère sur TF1 et LCI et présentateur d’une émission quotidienne, Ainsi va le monde. Tous quatre fournissent au magazine, depuis plusieurs années, une production impressionnante. Rien qu’entre janvier et fin octobre 2014, les trois derniers ont publié chacun entre 22 et 26 chroniques qui ont pour point commun de ne jamais évoquer la situation intérieure du Maroc.

Interrogés fin octobre par le site Arrêt sur images de Daniel Schneidermann, tous quatre ont nié avoir été payés pour ces chroniques. Un travail bénévole consenti à un ami, ont-ils expliqué. Une réponse qui ne convainc pas un spécialiste des liens entre élites françaises et Makhzen : « je ne connais pas un journaliste qui écrirait gratuitement pendant des années et pour un journal que personne ne lit ! Je n’ai pas l’ombre d’un doute sur le fait qu’ils ont été payés ».

ACCOINTANCES AVEC LE RENSEIGNEMENT MAROCAIN

Plusieurs des messages accessibles commencent par « Sdi Yassine », qui renverrait selon toute vraisemblance à Yassine Mansouri. Selon plusieurs sources, Ahmed Charai serait « réputé pour ses accointances avec la DGED ». Membre de nombreux think thanks, il est présenté comme un expert du Maroc et de l’Afrique du Nord, rompu à l’art d’encenser l’action royale et de promouvoir « l’exception marocaine ». Plusieurs courriels montrent ses relations avec des représentants de la communauté juive, comme ceux de l’American Jewish Committee ou de la Sephardic National Alliance, sur lesquels « on peut compter » pour le dossier du Sahara, comme il le souligne dans des messages adressés directement à « Sdi Yassine ».

DE MYSTÉRIEUSES TRACTATIONS FINANCIÈRES

À propos des journalistes français, les échanges entre Ahmed Charai et « Sdi Morad » sont explicites. Le 2 octobre 2011, par exemple, Charai précise la somme de 6000 euros qu’il lui faudra remettre à chacun des quatre journalistes lors d’une réunion dans un hôtel parisien. Pour Vincent Hervouët, le montant est détaillé : «2000 par mois pour L’Observateur et 1000 euros par numéro pour le Foreign Policy », un magazine en ligne américain de Slate Group auquel a collaboré Hervouët et dont Charai a été l’éditeur de la version francophone.

D’autres messages évoquent l’existence de transactions financières entre Ahmed Charai et Vincent Hervouët. Il s’agit cette fois de messages envoyés par Hervouët lui-même à Ahmed Charai, et transmis par ce dernier à son contact — donc, semble-t-il, à la DGED. Le 22 avril 2010 par exemple, le journaliste français demande à Ahmed Charai : « est-ce que tu es sûr que ça ne t’embête pas de m’avancer sur mon salaire les 38 000 euros ? » Avant de le transmettre à son contact habituel, ici probablement Yassine Mansouri : « Pour Sdi Yassine. Je crois qu’on pourra faire le geste ! »

Le lien financier entre les deux journalistes dépasse la production de chroniques. Le présentateur de LCI est actionnaire, à hauteur de 10 %, d’une société dont Ahmed Charai est le PDG : Audiovisuelle International, qui diffuse Med Radio. Actionnaire en tant qu’« opérateur qualifié », Vincent Hervouët avait participé en 1981 et 1982 au lancement de Radio Méditerranée internationale (devenue Medi 1).

SERVITEURS ZÉLÉS DE LA PROPAGANDE GOUVERNEMENTALE MAROCAINE

Le 23 novembre, Hervouët diffusait « en exclusivité » des images de « terroristes » dans un camp d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Il expliquait que« des liens seraient avérés entre une cinquantaine de membres du Polisario et AQMI » et que les camps de réfugiés sahraouis situés près de Tindouf en Algérie formeraient un« nouveau vivier » pour recruter des terroristes. Une information tronquée, reprise régulièrement dans la presse française et marocaine.

Le surlendemain de la diffusion de cette émission, le journaliste demande à son ami Ahmed Charai de lui réserver trois chambres au Sofitel de Marrakech pour venir passer les fêtes de fin d’année en famille. Dans ce message, transféré par Charai à son contact à la DGED, Vincent Hervouët se félicite d’avoir eu « au moins quatre appels de différents services de mon cher gouvernement (…) au sujet de la vidéo, c’est pas mal ! » Et d’ajouter : « Par contre la direction du Polisario a envoyé hier soir une lettre au Président de la chaîne, protestant contre ce qu’ils ont appelé « l’amalgame » entre AQMI et le front Polisario, ils veulent un droit de réponse, mon œil !!! ».

Le même ton goguenard est employé dans les échanges entre Vincent Hervouët et Ahmed Charai en avril 2010. Il s’agit cette fois de monter en épingle, pour faire du tort au pouvoir algérien semble-t-il, la proclamation à Paris d’un gouvernement en exil par le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK). Le journaliste explique avoir eu un peu de mal à rendre crédible son sujet. Il a fallu, écrit-il, le bâtir avec des images « de (petites) manifestations », « dénichées (…) en payant au prix fort ! ».Hervouët explique ensuite qu’après une vive réaction du ministre algérien des affaires étrangères, il a dû passer « une heure avec le Big Boss pour le convaincre du sérieux du MAK ».

Dans cette affaire, le journaliste français joue aussi un rôle de communicant du royaume marocain. Il aide Ahmed Charai à médiatiser la conférence de presse du MAK à Paris. Charai semble en être l’organisateur. Dans un courriel du 20 avril, il dit avoir contacté lui-même les journalistes habituels. « Il faut envoyer les invitations », demande-t-il à son contact. Ahmed Charai explique à son contact du service de renseignement qu’Hervouët, alors président de l’association de la presse diplomatique, a appelé le chef du service politique de l’AFP.

Deux mois plus tard, trois de ces journalistes réitèrent leurs dénégations, tout en reconnaissant avoir travaillé pour les medias de Charai.

C’est Dominique Lagarde, sur le site de L’Express, qui a dégainé la première en assurant qu’aucun de ses articles de L’Express « n’a été rédigé sous la pression ou pour obtenir une faveur » et qu’elle n’a « jamais reçu d’argent, ni de cadeau », ni « accepté une seule invitation, que ce soit à titre professionnel ou privé ».

En revanche, elle est plus précise sur ses différentes collaborations à des publications éditées par Charaï. Elle a d’abord travaillé pour un pure player marocain, créé en 2002. Selon elle, il s’agissait de « publier, de temps à autre, des posts (brefs commentaires, ancêtres des blogs), au gré de l’actualité ». Un travail non rémunéré selon elle, mais visiblement très régulier : @si a retrouvé 19 de ses chroniques, publiées initialement en 2008 sur le site Lobservateur.ma (et aspirées par le site Maghress.com).

Deuxième collaboration reconnue par Lagarde : elle a travaillé pour la version marocaine de la revue américaine Foreign Policy, dirigée par Charaï. « Trois courts articles au total seront publiés sous ma signature, aucun sur le Maroc », explique-t-elle. Enfin, quand Charaï lui a demandé de collaborer à la version papier de l’hebdomadaire baptisé L’Observateur du Maroc, elle a refusé. « Contrairement à ce qui a été publié ici ou là ces dernières semaines, je n’ai donc jamais écrit dans les colonnes de l’Observateur du Maroc, qui voit le jour en 2008, ni pour le site de ce journal, ouvert dans la foulée. Ce que tout un chacun peut vérifier », indique-t-elle. Des précisions censées invalider le versement de 6 000 euros évoqué dans un mail… daté de 2011.

Sur le site de Libération, deux autres journalistes mises en cause, José Garçon de Libé et Mireille Duteil du Point, ont également signé une tribune commune pour récuser les accusations de Chris_Coleman24 en qualifiant toute cette histoire de « machine à salir ». Dans quel but ? Elles émettent l’hypothèse qu’elles « ne sont qu’une sorte de «produit d’appel» destiné à lancer, grâce à son aspect sulfureux («la corruption de la presse française») », cette campagne contre le Maroc.

Tout comme Lagarde, Garçon et Duteil reconnaissent avoir travaillé pour Foreign Policy et L’Observateur du Maroc. Ont-elles été rémunérées pour ce travail ? Sans le démentir formellement, elles affirment que leur « production journalistique » au sein de leurs journaux respectifs (Libé et Le Point) « est infiniment plus «parlante» que n’importe quelle déclaration de [leur] part sur le fait [qu’elles n’ont] jamais reçu d’argent ou de cadeaux – comme quelques mails hackés le prétendent – pour faire une quelconque «promotion» du royaume ».

La semaine dernière, le quatrième -et le plus largement- mis en cause, Vincent Hervouët (journaliste de LCI et ex-président de l’association de la presse diplomatique) avait partiellement contesté l’authenticité des mails le mêlant à cette affaire, mails dont @si a validé l’authenticité.

Vincent Hervouët affirme, lui aussi, qu’il s’agit bien en partie de ses mails, mais que ceux-ci ont été manipulés, tronqués ou sortis de leur contexte. « Ça fait deux mois qu’on regarde ça avec les collègues, raconte le journaliste. Et plus j’essaye de comprendre, plus je sombre dans un abîme de perplexité. Certains mails sont totalement faux, d’autres sont aux trois quarts faux, dans d’autres un seul mot a été changé. Je pense même avoir repéré deux faussaires différents, un qui multiplie les fautes d’orthographe et de syntaxe, et l’autre plus subtil. »

« Ça mélange le faux et le vrai, précise Vincent Hervouët. Par exemple, on m’accuse d’écrire pour un groupe de presse marocain. C’est vrai, je signe même de mon nom. Monsieur Charaï est quelqu’un que je connais depuis longtemps. Je l’ai même aidé à monter une radio il y a quelques années. Il m’est également arrivé de faire des formations avec lui, et dans ce cas bien entendu j’allais à l’hôtel. » Pour le présentateur de LCI, le coupable ne fait aucun doute. « Derrière monsieur Coleman, il y a un service de sécurité puissant », accuse-t-il. « Il aurait même déjà été identifié. Nous sommes face à une guerre de services, avec des machines extrêmement puissantes. » Leur but ? « Ils veulent la peau de Charaï », affirme Vincent Hervouët.

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