Maroc: Hassan Aourid explique la colère de la génération Z

Le Maroc a été le théâtre de manifestations qui ont touché diverses villes marocaines, grandes, moyennes et petites, et même des villages, à l’appel de la génération Z ou génération de la révolution numérique, dont la tranche d’âge se situe entre 13 et 28 ans, sur fond de revendications sociales concernant la santé et l’éducation.

​La situation sociale était explosive, révélée par une série d’événements, dont la marche de milliers de personnes de tous âges dans les montagnes du Haut Atlas, sur plus de cent kilomètres depuis Aït Bouguemez en juillet dernier, pour des revendications élémentaires, y compris la présence d’un médecin dans un dispensaire, les sit-in de ce que l’on a appelé les manifestations de la soif dans le Moyen Atlas, pour dénoncer la faiblesse du raccordement à l’eau courante (août dernier), et les rassemblements de protestation devant un hôpital à Agadir suite au décès de huit femmes lors de l’accouchement (septembre).

​Sur fond de situation sociale critique, l’organisation de la «génération Z» a appelé à manifester le 28 septembre. L’interdiction de manifester a d’abord été prononcée, sous prétexte de l’absence d’autorisation pour une organisation inconnue, et les manifestants ont été dispersés.

​La jeunesse de la «génération Z» est revenue manifester le jour suivant, le 29 septembre, dans un deuxième temps, et a réussi à déjouer les autorités de sécurité quant à l’heure et au lieu de la manifestation, grâce à sa maîtrise de la communication numérique via la plateforme « Discord ».

L’approche face aux manifestations durant cette période a oscillé entre la souplesse et la rudesse, ou ce qu’un expert en sécurité, ou le porte-parole du pouvoir, a qualifié d’«intervention équilibrée». Des images d’entente et de complicité entre manifestants et forces de l’ordre alternaient parfois avec des scènes de friction et de tension dans d’autres cas.

​Quant au troisième temps, il a commencé à partir du 30 septembre, marqué par des dérapages, avec des actes de vandalisme, d’atteinte aux biens et de pillage. Cela s’est manifesté dans la commune rurale d’«Aït Amira» dans la banlieue d’Agadir, avec l’incendie du siège de La Poste, et le saccage d’un centre commercial à Inezgane. Les émeutes ont atteint leur apogée le 1er octobre avec la tentative de prendre d’assaut le centre de la Gendarmerie à La Qliaâ, relevant de la région d’Agadir, en brûlant la façade, brisant la clôture et allumant un feu avec des matériaux dégageant de la fumée, pour forcer les éléments de la Gendarmerie à partir par suffocation et s’emparer des armes, ce qui aurait constitué un danger pour la sécurité. Les forces de la Gendarmerie ont dû ouvrir le feu.

​Des actes de vandalisme et de pillage ont touché d’autres villes, comme Inezgane et Salé, et même des zones périphériques qui n’avaient historiquement pas connu de précédents de protestation ont été le théâtre de violences, comme Errachidia, Ouarzazate ou Zagora dans le Sud-Est. Cela témoigne d’un changement dans la géographie de la protestation au Maroc, dans des régions réputées pacifiques.

​On peut parler d’un quatrième temps, après les émeutes, marqué par la reprise d’initiative par l’organisation « Z », l’adoption de la voie pacifique et la prudence face aux éléments suspects incitant à la violence, ainsi que par le recul de l’intervention sécuritaire directe.

​Ces manifestations, par leur nature et leur forme, sont sans précédent dans l’histoire moderne du Maroc. Les protestations précédentes se caractérisaient par l’unité du lieu et du temps, dans une ville donnée, pour une seule journée. Elles diffèrent même des manifestations similaires par leur étendue temporelle, comme celles du 20 février dans le contexte du «Printemps arabe», qui étaient de nature politique, et elles diffèrent du «Mouvement du Rif» qui était de nature régionale.

​Les acteurs politiques et les forces vives au Maroc, y compris le gouvernement, s’accordent sur la légitimité des revendications d’amélioration de la santé et de l’éducation, et toutes les couches de la société marocaine sont unanimes à condamner la violence et le vandalisme.

​Les acteurs divergent sur la manière de porter et d’exprimer les revendications sociales. Certaines tendances au sein du pouvoir estiment que l’expression des revendications sociales n’est qu’un prétexte, et que l’enjeu est avant tout politique. Certains slogans brandis dans plusieurs endroits suggèrent que l’aspect visible des manifestations est social, mais que leur essence est politique.

​La question sociale n’a naturellement pas échappé aux autorités publiques. La faiblesse des performances des services sociaux, le manque d’infrastructures et de ressources humaines, la réalité dans les villes, avec des disparités sociales criantes et des signes de pauvreté, étaient tous manifestes.

​La précarité (ou la «vulnérabilité» dans la littérature officielle) s’est aggravée avec la pandémie de COVID, les répercussions de la guerre russo-ukrainienne, l’inflation qui en a découlé, en plus des années de sécheresse.

Le Roi Mohammed VI lui-même, dans son discours du Trône du 29 juillet dernier, avait exprimé sa condamnation d’un Maroc à deux vitesses. Le Maroc évoluait effectivement à deux vitesses : une façade brillante, et en même temps une réalité sombre et cachée d’un autre Maroc.

​Cette dichotomie entre deux Maroc, le contraste flagrant entre eux, et ce que les réseaux sociaux, les fuites et la révolution numérique ont révélé, alimentent la colère sociale. Tout observateur avisé savait que le fossé entre les deux Maroc était une recette pour la tension.

​Parallèlement à l’acuité de la question sociale, la culture politique a connu un changement notable, à travers la mutation des acteurs et des outils d’action, notamment une couche de jeunes qui a grandi avec ce qu’on appelle la révolution numérique, connectée au réseau mondial, maîtrisant les moyens cybernétiques, sachant se dissimuler et manœuvrer dans le domaine numérique, et tendant à utiliser l’anglais au lieu du français comme langue étrangère.

​La politique au Maroc, comme ailleurs, a connu une détérioration, la plupart des partis étant devenus des machines électorales courant après les voix, et le fait d’être ministre n’étant plus lié à un capital politique ou à une connaissance de terrain des secteurs par les candidats au ministère, comme cela peut être le cas pour certains technocrates, ou des technocrates se colorant d’une teinte politique.

​Les espaces de discussion, que ce soit au sein des partis ou à l’extérieur, ont disparu. La presse écrite jouait un rôle dans le débat, mais son rôle a décliné avec la révolution numérique et la prolifération des réseaux sociaux qui ne sont pas basés sur la discussion, mais sur les « clashs »… Les médias officiels n’ont eu qu’une influence marginale.

​Même les intellectuels avec un capital académique et de connaissances reconnu n’ont pas été épargnés par la tentation de l’image et de l’impact sur la profondeur de l’analyse, se tournant vers les podcasts, les apparitions publiques et la vanité du nombre de followers.

​Le Maroc s’est retrouvé sans classe politique et sans élite intellectuelle, avec des ministres sans saveur ni charisme, ne sachant ni parler ni communiquer, ce qui est l’ABC de l’action politique. Cela ne signifie pas que le Maroc manque d’hommes politiques éloquents et d’intellectuels avisés, mais ils ne sont plus influents.

​Il y avait un vide qui n’a pas tardé à exploser en colère. Comme l’affirme le chercheur Abdelhay Kerrouch dans une analyse posée : «Les manifestations ne sont pas un simple acte ponctuel, mais le produit d’une accumulation de politiques de la futilité, où les symboles de la vulgarité artistique ont été encouragés au détriment de la culture sérieuse, et où des créatures amorphes, comme ‘Toto’ (rappeur), ont été érigées en stars de l’étape, tandis que les médias sérieux ont été exclus, le journaliste national libre marginalisé, et l’élite critique constructive enterrée. La société a ainsi été privée de ses outils naturels pour canaliser la colère de manière rationnelle, et le résultat a été que la violence est revenue combler le vide laissé par l’absence de pensée et de critique.»

Les disparités ont entraîné une colère sociale, avec l’émergence d’oligarchies financières, c’est-à-dire des détenteurs de fortunes qui ne se contentent pas d’influencer la décision politique, mais la dirigent et la contrôlent, en s’appuyant sur les partis, en accédant au pouvoir et en y plaçant leurs proches.

​La dualité d’une société à deux vitesses n’était pas la seule cause du problème, mais aussi la dualité de l’administration. Certains secteurs administratifs sont devenus efficaces avec des moyens énormes et des ressources humaines qualifiées selon des normes internationales.

​On trouve des établissements d’enseignement privés de pointe, et d’autres publics qui dispensent ce que l’on pourrait considérer à la légère comme une «éducation», et des cliniques développées face à des hôpitaux publics manquant de moyens matériels et humains, souffrant des conséquences d’une politique imprudente de départ volontaire des cadres médicaux. Même un ministère connu pour son efficacité, celui de l’Intérieur, responsable de la gestion des citoyens, s’est enlisé dans une approche technique et une conformité aux procédures (ou massatir comme on les appelle au Maroc), au lieu de l’efficacité ou du résultat.

​Il ne faut cependant pas négliger un facteur important dans le changement de la culture politique, à savoir les répercussions de la guerre sur Gaza. La situation à Gaza a nourri le niveau de colère, et les manifestations ont mélangé les éléments de solidarité avec Gaza et ses habitants avec l’expression des préoccupations sociales. Les manifestations de soutien à Gaza sont utilisées pour exprimer les problèmes sociaux, et les revendications sociales sont instrumentalisées pour exprimer la solidarité avec Gaza.

​Les récentes manifestations au Maroc ont bouleversé l’échelle des priorités et modifié la nature du débat. Comme l’a dit un jeune militant, le débat portait sur la composition de l’équipe de football et de l’entraîneur, pour se transformer en une remise en question des priorités gouvernementales, de la gestion des affaires publiques et de l’ingénierie du pouvoir, ce qui représente un changement fondamental.

​Les récentes manifestations au Maroc sont un choc qui pourrait remettre le train sur les rails, non seulement au niveau de la correction des lacunes dans les services sociaux, mais aussi en ce qui concerne la révision des affaires publiques en général.

​Quelle que soit la manière dont les autorités traitent les manifestations à court terme, cela ne les dispense pas, à moyen terme, de se pencher sur la réalité de la société marocaine, dont la structure, la culture et les références ont changé, afin de répondre à ses aspirations.

​Il est impératif d’étudier une couche en marge, celle qui a révélé une violence et une colère latentes résultant d’une dérive sociale, ce qui interroge les outils de socialisation : la famille, l’école, les médias et les corps intermédiaires, comme les partis et la société civile.

​Un nouveau Maroc est en gestation au sein de la société. L’enjeu est de garantir la sécurité du nouveau-né et celle de la mère au moment de l’accouchement. La revendication de changement ne doit pas menacer la structure de l’État et la cohésion de la société ni balayer les acquis.

​La transition des générations doit se faire en douceur. Le Maroc aura-t-il une sage-femme à la hauteur du défi posé par les récentes manifestations?

Hassan Ourid

​Académicien et homme politique marocain, professeur de sciences politiques à l’Université Mohammed V de Rabat.

Source: Aljazeera

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