Tags: Maroc, Espagne, Rif, Abdelkrim El Khattabi, débarquement d’Al Hoceima,
Al Hoceïma, 100 ans du débarquement
L’opération amphibie avec le soutien de la France fit pencher la guerre du Rif et détermina la carte actuelle du Maroc
« Les troupes espagnoles ont foulé la terre maudite d’Al Hoceïma », titra en une El Telegrama del Rif pour rendre compte du débarquement réussi, avec l’appui de la France, sur la côte de cette région africaine, véritable cauchemar pour l’Espagne du début du XXe siècle.
Quelques heures plus tôt, le 8 septembre 1925, un déploiement amphibie sans précédent dans l’histoire des débarquements – avec le transport de chars et l’incorporation de l’aviation – réussit à prendre la plage d’Ixdain et à mettre à terre 10.000 hommes et 2.000 tonnes de matériel en moins de 48 heures.
Le succès de l’opération fut décisif pour mettre fin à la guerre du Rif – conclue en 1927 – et pour briser la figure gigantesque de son chef, Abdelkrim, qui avait tenu en échec l’armée espagnole occupant le nord du Maroc. Le désastre d’Anoual en 1921 – entre Melilla et Al Hoceïma – fut la plus grande humiliation de l’histoire militaire espagnole (plus de 10.000 pertes), un coup à effet retardé pour la monarchie d’Alphonse XIII et une fracture entre la population et l’armée sans laquelle la guerre civile serait difficilement explicable.
Malgré le succès du débarquement d’Al Hoceïma et son influence décisive sur la configuration actuelle du Maghreb, le ministère de la Défense ne prévoit aucune commémoration de ce que de nombreux historiens considèrent comme le « plus grand succès militaire » du XXe siècle. Éviter des frictions diplomatiques avec Rabat ? Échapper au passé militariste ?
La Défense n’a prévu aucune commémoration d’un épisode embarrassant pour la dynastie alaouite
« Il n’existait pas de références réussies de débarquements en Europe car l’opération Albion (menée par la marine allemande en Estonie en 1917) était inconnue et celle de Gallipoli en Turquie (1915) fut un échec. À mon avis, si l’on ne commémore pas, comme ce serait le cas dans la plupart des pays, c’est pour ne pas mettre en évidence que le sultan du Maroc, Moulay Youssef (arrière-grand-père de Mohammed VI), avait passé un accord avec les deux puissances colonisatrices (la France et l’Espagne) et soutenu le débarquement d’Al Hoceïma », explique l’historien Roberto Muñoz Bolaños, qui vient de publier le livre Alhucemas. El desembarco que decidió la guerra de Marruecos (Desperta Ferro Ediciones).
8 septembre 1925
L’opération amphibie avec le soutien de la France fit pencher la guerre du Rif et détermina la carte actuelle du Maroc
ESPAGNE – GUERRE D’AFRIQUE : DÉBARQUEMENT D’AL HOCEÏMA : SEPTEMBRE 1925 – Chalands de débarquement
Dix mille hommes débarquèrent à Al Hoceïma entre le 8 et le 9 septembre 1925.
Al Hoceïma, 100 ans du débarquement
Joaquín Luna – Barcelone
08/09/2025 06:00 – Mis à jour le 08/09/2025 09:14
« Les troupes espagnoles ont foulé la terre maudite d’Al Hoceïma », titra en une El Telegrama del Rif pour rendre compte du débarquement réussi, avec l’appui de la France, sur la côte de cette région africaine, véritable cauchemar pour l’Espagne du début du XXe siècle.
Quelques heures plus tôt, le 8 septembre 1925, un déploiement amphibie sans précédent dans l’histoire des débarquements – avec le transport de chars et l’incorporation de l’aviation – réussit à prendre la plage d’Ixdain et à mettre à terre 10.000 hommes et 2.000 tonnes de matériel en moins de 48 heures.
Le succès de l’opération fut décisif pour mettre fin à la guerre du Rif – conclue en 1927 – et pour briser la figure gigantesque de son chef, Abdelkrim, qui avait tenu en échec l’armée espagnole occupant le nord du Maroc. Le désastre d’Anoual en 1921 – entre Melilla et Al Hoceïma – fut la plus grande humiliation de l’histoire militaire espagnole (plus de 10.000 pertes), un coup à effet retardé pour la monarchie d’Alphonse XIII et une fracture entre la population et l’armée sans laquelle la guerre civile serait difficilement explicable.
Malgré le succès du débarquement d’Al Hoceïma et son influence décisive sur la configuration actuelle du Maghreb, le ministère de la Défense ne prévoit aucune commémoration de ce que de nombreux historiens considèrent comme le « plus grand succès militaire » du XXe siècle. Éviter des frictions diplomatiques avec Rabat ? Échapper au passé militariste ?
La Défense n’a prévu aucune commémoration d’un épisode embarrassant pour la dynastie alaouite
« Il n’existait pas de références réussies de débarquements en Europe car l’opération Albion (menée par la marine allemande en Estonie en 1917) était inconnue et celle de Gallipoli en Turquie (1915) fut un échec. À mon avis, si l’on ne commémore pas, comme ce serait le cas dans la plupart des pays, c’est pour ne pas mettre en évidence que le sultan du Maroc, Moulay Youssef (arrière-grand-père de Mohammed VI), avait passé un accord avec les deux puissances colonisatrices (la France et l’Espagne) et soutenu le débarquement d’Al Hoceïma », explique l’historien Roberto Muñoz Bolaños.
Quelle fut la contribution du débarquement d’Al Hoceïma à la configuration territoriale du Royaume du Maroc ?
Abdelkrim incarnait un nationalisme laïc, « républicain » et germanophile – il bénéficiait aussi de la sympathie des États-Unis – qui s’inspirait de Mustafa Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne. Audacieux, fin stratège de la guerre de guérilla et chef des tribus de montagne, Abdelkrim profita du désastre d’Anoual pour proclamer la République du Rif sur le territoire du protectorat espagnol. La France s’abstint de collaborer avec l’Espagne tant que son protectorat restait épargné par les attaques rifaines.
Son ambition finit par le perdre : il refusa l’offre d’accorder au Rif une autonomie symbolique. Il voulait un véritable État. Les guérilleros rifains menacèrent même Taza – vitale sur la route vers l’Algérie – et à Fès, ils se créèrent un nouvel ennemi puissant : la France. Le maréchal Pétain, héros de la Première Guerre mondiale, remplaça Lyautey et prit rapidement un tournant décisif : coopérer avec l’Espagne, gouvernée en 1925 par le dictateur et général Primo de Rivera. De là la coopération à Al Hoceïma, avec un rôle secondaire mais important, notamment dans l’aviation. Les armes chimiques furent utilisées sans scrupules contre les Rifains, peuple indomptable.
La France et l’Espagne firent le sale travail de liquider la révolte rifaine et « offrirent » à Mohammed V un territoire avec accès à la Méditerranée lors de l’indépendance pacifique du Maroc en 1956 (détail significatif : le roi Hassan II ne visita jamais la région rifaine…).
L’opération amphibie fut un succès après le fiasco de Gallipoli et marqua le début de la fin de la République du Rif
Le succès d’Al Hoceïma lança la carrière de deux militaires, Franco et Goded, les premiers à fouler le sol, et en même temps, le germe d’une grande inimitié. L’Espagne subit peu de pertes lors de l’opération (sept officiers et 114 soldats), grâce en partie au hasard : le mauvais temps obligea à dévier le débarquement vers une plage dépourvue de défenses rifaines. « Al Hoceïma changea l’initiative stratégique », souligne l’historien Muñoz Bolaños.
Adieu au cauchemar et aux traumatismes de la guerre du Rif.
Source : La Vanguardia, 08/09/2025
