Dès juillet 1962, tandis que l’ALN quitte le Maroc pour prendre le pouvoir en Algérie et éliminer définitivement les négociateurs d’Évian, une incursion militaire marocaine dans la région de Béchar a lieu et le gouvernement de Rabat déclare que « les frontières actuelles de l’Algérie ne sont pas opposables au Maroc ». Les troupes marocaines qui avancent vers Colomb-Béchar et Tindouf sont alors mises en échec par le soulèvement des populations locales en faveur de l’ALN.
Tags : Xavier Driencourt, France, Algérie, Maroc, Sahara Occidental, France-Algérie, le double aveuglement,
L’ancien ambassadeur de la France a publié le 7 mai 2025, un livre intitulé « France-Algérie, le double aveuglement ». Voici les paragraphes concernant le conflit qui oppose le Maroc et l’Algérie ainsi que sur le contentieux du Sahara Occidental :
Plusieurs points sont à l’origine des tensions entre l’Algérie et le Maroc. En premier lieu, il faut le rappeler, les deux pays représentent des systèmes politiques différents, voire antagonistes. L’un est une «république démocratique et populaire », à l’origine d’inspiration socialiste, tandis que l’autre est une très ancienne monarchie dont le roi est de surcroît commandeur des croyants. L’un, la régence d’Alger, a été colonisé par les Ottomans, puis par les Français, l’autre n’a jamais été colonisé. L’Algérie était une « partie de la France 3 », puisque formée de trois départements, tandis que l’autre, depuis la crise de Tanger, n’était qu’un protectorat, où l’influence française était réelle, certes, mais toujours contrebalancée par une proximité et une présence espagnole.
Dans cette relation, la question des frontières va très rapidement jouer un rôle clé : l’Algérie ayant eu vocation, aux yeux de Paris, à rester « éternellement » française, le colonisateur avait tracé les frontières qui l’arrangeaient, notamment dans le sud algérien. La carte de l’Algérie en forme de « jupe évasée » montre que la France repoussait » en quelque sorte les deux pays voisins, Tunisie à l’est et Maroc à l’ouest, le plus loin possible vers l’extérieur. Entre le Maroc et l’Algérie, la région de Béchar et Tindouf a été depuis toujours contestée, chacun revendiquant cette portion du territoire. La frontière entre l’Algérie, alors française, et le Maroc n’était véritablement définie que sur cent soixante-cinq kilomètres, le reste étant flou, car considéré comme inhabité. Les lignes « Varnier », définie en 1912, et « Trinquet », en 1938, ne sont même pas identiques s’agissant du tracé ; c’est seulement en 1952 que la France intègre au département d’Oran les régions de Tindouf et de Colomb-Béchar.
Devenu indépendant en 1956, le Maroc réclame immédiatement un nouveau tracé des frontières à la France, laquelle cherche alors à obtenir en échange que le Maroc renonce à soutenir l’Armée de libération nationale algérienne (ALN), ce que Rabat n’accepte pas. Le roi Mohamed V, dépité, signe alors en 1961 avec Ferhat Abbas, président du GPRA, un accord selon lequel la frontière entre les deux pays devra être renégociée une fois l’Algérie devenue indépendante. L’entretien entre de Gaulle et Hassan II se situe d’ailleurs dans ce contexte.
Dès juillet 1962, tandis que l’ALN quitte le Maroc pour prendre le pouvoir en Algérie et éliminer définitivement les négociateurs d’Évian, une incursion militaire marocaine dans la région de Béchar a lieu et le gouvernement de Rabat déclare que « les frontières actuelles de l’Algérie ne sont pas opposables au Maroc ». Les troupes marocaines qui avancent vers Colomb-Béchar et Tindouf sont alors mises en échec par le soulèvement des populations locales en faveur de l’ALN.
En 1963, un nouveau conflit, que les historiens appelleront « guerre des Sables », éclate, après des mois d’escarmouches entre les deux pays.
L’absence d’un tracé clair des frontières autour de Béchar, la contestation par Rabat des frontières coloniales, ainsi que la découverte de ressources minérales, poussent en effet le Maroc à se lancer dans une nouvelle guerre en octobre 1963 en pariant sur la désorganisation de l’Algérie. Mais, cette dernière, nouvel État sur l’échiquier international, le plus important désormais au Maghreb, et qui a fait du Sahara un point dur au cours des négociations d’Évian, affirme très vite qu’elle ne rendra pas un pouce de territoire dans cette région, fût-ce au voisin marocain qui l’a pourtant soutenue dans sa lutte. Tandis que le Maroc, mieux équipé, semble l’emporter sur le terrain militaire, l’Algérie bénéficie du capital de sympathie voué par la communauté internationale à un État nouvellement indépendant et bénéficie de soutiens extérieurs qui lui permettent de parvenir à un cessez-le-feu définitif en février 1964. La volonté de règlement à son profit de la question des frontières constitue donc un échec pour Rabat. Tandis que l’OUA adopte alors le principe, contesté par Rabat, de l’intangibilité des frontières issues de la décolonisation, en 1972, Hassan II et Boumédiène parviennent néanmoins à signer un accord reprenant le tracé français de la frontière. Le conflit va alors se déplacer – et c’est aujourd’hui la principale source de contentieux entre les deux pays – vers la question du Sahara occidental.
Le dossier du Sahara occidental
Le Sahara occidental, territoire espagnol, était au début des années soixante-dix la dernière colonie d’Afrique. En 1975, le gouvernement espagnol, donnant la priorité à la transition démocratique lors de la maladie puis la mort de Franco, et ne souhaitant pas se lancer dans une guerre coloniale pour garder un territoire qu’il n’estime plus utile, fait montre d’une certaine indifférence face à un Maroc qui revendique la souveraineté sur ce territoire et voit là une occasion de prendre sa revanche sur l’Algérie.
Après avoir refusé l’organisation d’un référendum, Rabat saisit la Cour internationale de justice. Le roi Hassan II, mettant l’Espagne et l’Algérie devant le fait accompli en mobilisant trois cent cinquante mille volontaires qui , entreprend en novembre 1975 la « marche verte », se dirigent vers le sud dans le but de « récupérer » ce territoire. Les accords de Madrid signés entre le Maroc, la Mauritanie et l’Espagne en novembre 1975 organisent le retrait de l’Espagne de son ancienne colonie et la partition du territoire entre le Maroc et la Mauritanie.
Mis devant ce fait accompli, l’Algérie décide alors de soutenir le Front Polisario, seul représentant à ses yeux du peuple sahraoui, et fait du principe de l’intangibilité des frontières issues de la décolonisation un quasi-dogme dans les relations internationales.
Ce dossier empoisonne depuis lors la relation entre les deux pays : Bouteflika, revenu au pouvoir en 1999, ne parvient pas, malgré sa bonne relation avec le roi, à régler le contentieux avec son nouvel homologue marocain, le jeune roi Mohamed VI, qui a succédé à Hassan II la même année. Dès lors, les tensions entre les deux capitales se multiplient : Rabat soupçonne Alger d’avoir préparé un attentat à Marrakech en 1994, puis expulse les travailleurs algériens du Maroc. La même année, la fermeture de la frontière entre les deux pays est une nouvelle illustration – symbolique – de la dégradation du climat politique. Depuis cette époque, la frontière algéro-marocaine est officiellement fermée, même si un certain nombre de trafics (essence moins chère en Algérie, contre primeurs venant du Maroc) interviennent. À compter de cette date, la relation entre les deux États, d’abord figée, se dégrade progressivement : Rabat, qui n’entend pas bouger de ses positions sur le « Sahara marocain », propose à l’ONU en 2007 un « plan d’autonomie » pour cette province, tandis que l’Algérie de son côté, afin de soutenir le Front Polisario, décide d’abriter des réfugiés sahraouis dans des camps installés autour de Tindouf.
L’internationalisation du dossier du Sahara occidental
Mais l’internationalisation du conflit va représenter désormais une difficulté supplémentaire pour le Maroc. L’ONU considère en effet le Sahara occidental comme « le seul territoire non autonome en Afrique ».
L’accord de 1991 entre le Polisario et le Maroc prévoyait, en échange du cessez-le-feu, l’organisation d’un référendum d’autodétermination ; mais celui-ci a été régulièrement reporté par Rabat, le débat portant notamment sur le recensement des populations saharaouies. En avril 1991, le Conseil de sécurité de l’ONU créé alors la MINURSO, force d’intervention des Nations unies chargée de surveiller les forces militaires en présence et de préparer l’organisation du fameux référendum. Le mandat de la force des Nations unies est renouvelé depuis, chaque année, tandis que le secrétaire général de l’ONU nomme régulièrement un « représentant spécial 7 » chargé de résoudre le dossier du Sahara occidental. Plans marocains et onusiens ce succèdent au rythme des envoyés spéciaux de l’ONU, James Baker, Horst Köhler, etc.
En 2007, face au plan d’autonomie marocain, le Conseil de sécurité de l’ONU appelle les différentes parties à reprendre les négociations « sans conditions préalables et de bonne foi en vue de parvenir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable » dans la perspective d’une « autodétermination du peuple du Sahara occidental ».
De son côté, l’Union européenne ne peut que s’aligner sur les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU : elle considère le Sahara occidental comme « un territoire non autonome, dont le statut final sera déterminé par le résultat du processus de l’ONU en cours ». À ce titre, en septembre 2021, la justice européenne ira jusqu’à annuler deux accords commerciaux entre le Maroc et l’Union européenne concernant des produits provenant du Sahara occidental en considérant que le Front Polisario était « reconnu sur le plan international comme représentant du peuple du Sahara occidental ».
Le dossier du Sahara occidental est donc aujourd’hui le principal, même s’il n’est pas le seul, contentieux entre l’Algérie et le Maroc : deux positions irréconciliables et d’autant plus irréconciliables que le temps semble plutôt jouer en faveur du Maroc. Ce dossier constitue un accélérateur et un amplificateur de tous les accrochages algéro-marocains.
Tout sert ainsi aujourd’hui de prétexte à accroître la tension entre les deux pays :
– l’Algérie accuse ainsi le Maroc d’organiser des trafics de drogue à travers la frontière ;
– à l’ONU, le représentant marocain, pour sa part, compare le Front Polisario avec les mouvements autonomistes qui revendiquent l’autodétermination des Kabyles, ce qui a conduit, en 2022, au rappel de l’ambassadeur marocain à Alger ;
– en août 2021, le rapprochement entre Rabat et Tel Aviv est sévèrement condamné par Alger, d’autant plus que le Maroc au même moment facilite l’arrivée d’Israël comme observateur à l’Union africaine ;
– le sport, notamment le football, passion commune aux deux peuples, sert également de prétexte à des crises lors de la Coupe du monde de 2022 ; tout récemment, en juillet 2024, les joueurs marocains portant un maillot arborant une carte du « Grand Maroc », donc incluant le Sahara marocain, ne furent pas autorisés à jouer en Algérie ;
– en août 2021, l’Algérie décide de rompre les relations diplomatiques avec le Maroc et de fermer son espace aérien à tout appareil civil ou militaire immatriculé au Maroc, ce qui rend par exemple les liaisons entre Rabat et Le Caire quasiment impossibles ;
– en novembre 2021, l’Algérie accuse le Maroc d’avoir tué trois camionneurs algériens, tandis qu’à l’été 2023, des touristes marocains et franco-marocains faisant du Jet-Ski à la limite des eaux territoriales marocaines sont tués par l’armée algérienne.
Chacun compte donc ses points à l’international. Décidé à obtenir la reconnaissance de la « marocanité » du Sahara occidental, Rabat utilise toutes les armes dont il dispose, notamment l’immigration africaine dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla pour forcer Madrid à reconnaître le point de vue marocain. L’Espagne ne peut dès lors que s’incliner et prendre position en faveur des thèses marocaines, ce qui provoque en 2023, la rupture des relations diplomatiques entre l’Espagne et l’Algérie.
Les accords d’Abraham
Le coup de maître du Maroc a été en effet son adhésion aux « accords d’Abraham 8 ». En 2020, le Maroc obtient des États-Unis la reconnaissance de la marocanité du Sahara par le président Trump, en échange de quoi Rabat, qui entretenait déjà des liens indirects avec Israël 9, reconnaît formellement l’État hébreu. Cette reconnaissance est évidemment interprétée à Alger comme un coup terrible qui non seulement fragilise l’unité du monde arabe dans la relation avec « l’entité sioniste » selon les termes utilisés à Alger, mais souligne l’isolement de l’Algérie face aux États-Unis et au voisin marocain. En outre, cette évolution permet à Israël d’intervenir plus ou moins directement dans les affaires algéro-marocaines.
C’est de fait une concurrence acharnée entre les deux États voisins dont le monde est témoin et qui éclate ainsi au grand jour. Chacun compte ses alliés dans les enceintes multilatérales, à l’ONU comme dans les organisations
régionales et via des accords bilatéraux.
Dans ce jeu, c’est le Maroc qui semble l’emporter, soutenu d’abord par les États-Unis et Israël, aujourd’hui par l’Espagne et désormais la France.
Alger a beau critiquer, il dispose de peu de moyens de rétorsion et la rupture des relations avec l’Espagne n’a pas été suivie de beaucoup d’effets. Le changement de position française en revanche est vu comme une véritable trahison de la part de Paris, la position française à l’ONU comme au sein de l’Union européenne pouvant avoir un effet multiplicateur. On ne peut comprendre la complexité de la relation entre Alger et Rabat, cette sorte d’adultère consanguin, si l’on n’a pas en tête l’importance – évidemment
exagérée par Alger – du dossier du Sahara occidental et plus généralement des frontières. Le Sahara occidental, pour Alger, c’est un combat lié à la décolonisation ; c’est un étendard dans les enceintes internationales où l’Algérie peut rejouer la politique étrangère qu’elle mena dans les années soixante-dix ; c’est enfin une source de revenus car l’armée algérienne peut profiter de marchés et de trafics divers dans la région de Tindouf.
Emmanuel Macron, par sa décision de juillet 2024, même s’il avait préalablement averti son homologue algérien de la nouvelle position française, a commis aux yeux d’Alger un crime absolu. Quand, quelques semaines plus tard, Boualem Sansal évoque la question historique de la frontière entre le Maroc et l’Algérie et paraît contester le caractère algérien de territoires de l’ouest du pays, il met en cause le double héritage ottoman et français ; aux yeux du régime algérien, Boualem Sansal a ouvert un dossier qu’aucun Algérien n’avait osé aborder avant lui. Pour les militaires d’Alger, Boualem Sansal est de ce fait un agent étranger, au service du Maroc et de la France.
#Maroc #Algérie #SaharaOccidental #France #frontiéres
