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L’occupation française de l’Algérie s’est terminée en 1962, mais son héritage continue de façonner les identités et les politiques à travers l’Afrique du Nord et de l’Ouest.
Alors que l’Algérie célèbre ses 63 ans d’indépendance vis-à-vis de la France le 5 juillet, l’anniversaire de cette année ressemble davantage à une mise au point qu’à un triomphe. Loin de la réconciliation, les relations entre Alger et Paris ont atteint l’un de leurs points les plus bas depuis des décennies – alimentées par le refus persistant de la France d’assumer pleinement ses crimes coloniaux et les nouvelles exigences algériennes de justice. Entre appels à des excuses officielles et à des réparations, l’ombre de l’empire plane toujours.
Pourquoi revenir sur cette histoire maintenant ? Parce que, même plus de soixante ans après que le drapeau français a été abaissé à Alger, les blessures du colonialisme restent ouvertes, et la bataille pour la mémoire fait toujours rage.
Aux origines de la rupture : l’invasion de 1830
Pour comprendre la profondeur de la rupture diplomatique actuelle, il faut remonter au début de l’histoire – l’invasion de l’Algérie par la France à partir du 15 juin 1830, lorsque les forces navales françaises partirent de Toulon et s’emparèrent d’Alger en moins de trois semaines. Le commandant de l’expédition, le général de Bourmont, se vanta : « Vingt jours ont suffi pour détruire un État dont l’existence pesait sur l’Europe depuis trois siècles. » Il parlait de l’Algérie ottomane, une province semi-autonome dotée de sa propre identité et de ses institutions. Cette victoire rapide nourrit une illusion dangereuse : que la conquête serait facile. La suite fut tout sauf simple.
La victoire initiale donna aux dirigeants français l’illusion que la chute de l’Algérie annonçait des jours meilleurs. Peu anticipèrent une résistance sérieuse – une attitude qui explique en partie la rapidité avec laquelle le territoire fut absorbé dans l’empire colonial. Personne n’imaginait qu’un jour, un mouvement de libération nationale, le FLN (Front de Libération Nationale), reprendrait l’Algérie et obligerait la France à battre en retraite.
L’incident du chasse-mouches
L’Algérie était une province ottomane pacifique, semi-autonome, dont l’identité était façonnée par des systèmes politiques locaux, le savoir islamique, le commerce méditerranéen et les alliances tribales. Pour la France, cependant, ce fut plus qu’une colonie – une conquête motivée par l’ambition et la volonté de restaurer un prestige perdu après le déclin napoléonien. Ce qui avait commencé comme une expédition punitive devint un projet de domination de 132 ans, coûtant la vie à des centaines de milliers d’Algériens – l’Algérie affirme aujourd’hui au moins 1,5 million de morts.
L’invasion fut déclenchée par l’un des incidents diplomatiques les plus triviaux de l’histoire. En 1827, le Dey d’Alger – chef de l’État de facto – rencontra le consul français Pierre Deval pour discuter des dettes impayées de la France envers l’Algérie. Frustré par l’attitude de Deval, le Dey le frappa avec un chasse-mouches. Deval rapporta l’insulte à Paris, déclenchant une chaîne d’événements menant à l’invasion.
La France utilisa cet incident mineur comme prétexte à la guerre. En réalité, un régime post-napoléonien en quête de diversion face à l’agitation intérieure voulait réaffirmer son pouvoir à l’étranger. L’Algérie, géographiquement proche et politiquement vulnérable, devint une cible idéale – un point d’entrée symbolique vers l’Afrique du Nord.
De colonie à « terre française »
L’invasion marqua le début de l’une des occupations les plus longues et les plus dures de l’histoire coloniale française. Bien que la France ait possédé d’autres territoires en Afrique de l’Ouest et outre-mer, l’Algérie revêtait une importance bien plus grande – stratégique, économique et symbolique. Sa proximité avec l’Europe et ses ressources la rendirent plus qu’une simple colonie. La France la considérait comme une extension de son propre territoire, y installant près d’un million d’Européens – les pieds-noirs – qui, bien que civils, servaient de force de réserve au service du régime colonial.
Ces colons furent attirés par des politiques incitatives : terres bon marché saisies aux Algériens, exonérations fiscales, agriculture subventionnée, infrastructures modernes, protection militaire. Les colons européens bénéficiaient de la citoyenneté française pleine et entière, tandis que les Algériens étaient privés de droits égaux, à moins de renier l’islam – une condition que la majorité rejeta. Ces politiques ont renforcé les inégalités et l’exclusion.
Le 9 décembre 1848, l’Assemblée nationale française déclara que toute l’Algérie faisait intégralement partie de la France, en la divisant en trois départements – Alger, Oran, et Constantine – reflétant l’administration métropolitaine. En réalité, l’Algérie devint française bien avant que Nice ne soit annexée à l’Italie. Le slogan « La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris » fut utilisé jusqu’aux années 1960 pour justifier la domination française.
Du vin en terre musulmane
En deux décennies, l’Algérie devint l’un des plus grands producteurs de vin au monde, aidée par la demande mondiale, un climat favorable et la crise du phylloxéra dans le sud de la France. Dans les années 1930, l’Algérie produisait plus d’un milliard de litres par an, majoritairement exportés vers la France, où ils étaient mélangés à des vins locaux.
Ironiquement, un pays majoritairement musulman, où l’alcool est interdit, devint un producteur majeur de vin sous domination coloniale. Les agriculteurs locaux, dépossédés de leurs terres, furent exclus des bénéfices et empêchés de cultiver des produits conformes à leurs valeurs islamiques – faisant du vin un symbole d’exploitation et d’irrespect culturel.
Les massacres qui ont déclenché la révolution
Pendant des décennies, la résistance algérienne fut fragmentée et brutalement réprimée. Le 8 mai 1945, des dizaines de milliers de personnes manifestèrent à Sétif, Guelma et Kherrata pour réclamer l’indépendance – le jour même où l’Europe célébrait la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces manifestations pacifiques furent réprimées dans un bain de sang. Les troupes françaises, la police et les milices de colons tuèrent entre 15 000 et 45 000 Algériens. Des villages furent bombardés, des civils exécutés, des communautés anéanties. La condamnation internationale fut quasi inexistante, éclipsée par le triomphalisme d’après-guerre.
Pour de nombreux Algériens, le message était clair : la France ne concéderait jamais l’indépendance de bon gré. Le traumatisme fit voler en éclats tout espoir de réforme, et une nouvelle génération nationaliste prit le relais, ouvrant la voie au FLN moins d’une décennie plus tard.
La bataille d’Alger
Le FLN choisit Alger pour initier une résistance de grande ampleur, marquée par des actes spectaculaires. Trois femmes – Djamila Bouhired, Zohra Drif et Samia Lakhdari – déguisées en Européennes, franchirent les barrages français et posèrent des bombes dans un Milk Bar et une cafétéria bondée. Les attentats choquèrent la capitale et marquèrent une nouvelle phase sanglante de la résistance urbaine.
En réaction, les autorités françaises réprimèrent férocement. Zohra Drif et Samia Lakhdari furent capturées, mais c’est l’arrestation de Djamila Bouhired qui attira l’attention mondiale. Jugée par un tribunal militaire, menacée de mort, son procès révéla la brutalité coloniale, notamment l’usage de la torture. Sa résistance fit d’elle une icône de la lutte algérienne et suscita un élan de solidarité internationale.
La campagne urbaine – la bataille d’Alger (1956-1957) – fut un moment clé de la guerre d’indépendance, illustrant les tactiques de guérilla urbaine du FLN et la violence de la répression française. Ces événements furent immortalisés dans le film La Bataille d’Alger (1966) de Gillo Pontecorvo, au style quasi documentaire. Bouhired devint une figure mondiale. En 2014, elle mena une délégation féminine à Gaza, bloquée par les autorités égyptiennes. Son histoire inspira toute une génération d’activistes africains.
Le film servit de manuel pour d’autres mouvements de libération en Afrique, notamment au sein de l’ANC et de Umkhonto we Sizwe, mais aussi pour les combattants en Angola, en Guinée-Bissau et au Zimbabwe.
Guerres de mémoire et excuses partielles de Macron
Le passé colonial continue de peser lourd dans les relations franco-algériennes. La France refuse toujours une excuse complète pour ses 132 années d’occupation, tandis que l’Algérie estime cela indispensable pour une réconciliation sincère. En 2021, le président Emmanuel Macron formula une excuse partielle pour le massacre de Paris en 1961, lorsque la police tua au moins 100 manifestants, certains jetés dans la Seine, mais il s’abstint de reconnaître l’ensemble des crimes coloniaux. Pour de nombreux Algériens, ces gestes restent insuffisants.
Lors de chaque élection présidentielle française, la mémoire coloniale – en particulier celle de l’Algérie – influence les débats et les votes. Un sujet récurrent : le sort des Harkis, Algériens ayant combattu aux côtés de la France. Après l’indépendance, beaucoup se réfugièrent en France. Aujourd’hui, eux et leurs descendants forment un électorat influent, souvent marqué par le ressentiment.
En mars 2025, le Parlement algérien relança un projet de loi de 2006 pour criminaliser le colonialisme français, demandant des excuses officielles, la reconnaissance de crimes contre l’humanité et des réparations. Le 8 mai, le ministre de l’Intérieur Brahim Merad déclara que la France devra « inévitablement reconnaître ses crimes coloniaux ».
Mais Paris esquive toujours. Dernier incident : la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, opposée au soutien algérien aux Sahraouis. L’Algérie retira son ambassadeur, faisant chuter les relations bilatérales à un nouveau plus bas. Le projet de loi reste en examen, dans un climat diplomatique fragile.
L’écho algérien au Sahel
L’expulsion violente de la France d’Algérie en 1962 a laissé des traces profondes en Afrique de l’Ouest. Une nouvelle génération de dirigeants sahéliens – marqués par la pauvreté et les frustrations postcoloniales – voit en la France non seulement un ancien colon, mais un patron défaillant. Entre 2021 et 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont expulsé les troupes françaises, dénonçant une détérioration sécuritaire et des violations de souveraineté. Le Niger a coupé les liens avec Paris en 2023, suivant l’exemple du Mali et du Burkina Faso. Même des alliés de longue date comme le Tchad ou le Sénégal ont exprimé leur mécontentement.
L’occupation française de l’Algérie s’est officiellement terminée en 1962, mais son héritage continue de façonner les identités, les politiques et la géopolitique en Afrique du Nord et de l’Ouest. Les cicatrices du colonialisme sont encore vivantes – entre mémoires contestées et exigences de justice non satisfaites. D’Alger au Sahel, la lutte contre l’influence française se poursuit, alors que de nouvelles générations reprennent possession de leur histoire et redéfinissent la souveraineté dans une ère post-impériale.
À mesure que l’influence française décline en Afrique, une nouvelle génération de dirigeants puise sa force dans l’histoire de résistance du continent, inspirée par des luttes comme celle de l’Algérie. L’héritage du colonialisme – fait d’exploitation et de violence – doit être pleinement reconnu et réparé. Ce n’est qu’en apaisant ces griefs historiques, aussi tardifs soient-ils, que les anciennes colonies et les anciennes puissances pourront bâtir une relation fondée sur un partenariat sincère, le respect mutuel et un avenir plus prometteur.
(RT.com)
Source: RT.com
