Le Maroc tente de gérer les dégâts de la fuite via l’Espagne du ‘numéro 2’ de ses services de renseignement extérieurs

Tags: Maroc, DGED, Mehdi Hijaouy, services secrets marocains

Par Ignacio Cembrero 22/07/2025 – 05:00 EC EXCLUSIF

Il faut remonter au plus fort de la crise avec l’Espagne, au printemps 2021, pour se souvenir d’une campagne aussi virulente, dans la presse et sur les réseaux sociaux, instiguée par les autorités marocaines. Mais cette fois, ce n’est pas contre un État et son gouvernement, mais contre un journal, ses journalistes et, par ricochet, les services secrets de ce pays. La cible de cette campagne est principalement le quotidien français Le Monde. « Le Maroc règle ses comptes après la fuite à l’étranger d’un ancien chef de l’espionnage », titrait le quotidien parisien vendredi dernier. « Des policiers proches de Mehdi Hijaouy, ancien haut fonctionnaire du renseignement extérieur contraint à l’exil après un conflit avec ses supérieurs, font face à des condamnations, tandis que sa famille subit un harcèlement administratif », ajoutait-il.

Le Monde publiait ainsi une information très similaire à celle divulguée le mois dernier par El Confidencial sous le titre « Guerre des services secrets au Maroc » et qui avait suscité une vague de critiques et de démentis, surtout sur les réseaux sociaux. Le quotidien français ajoutait quelques nouveautés, comme le fait que l’ancien espion avait choisi de mener la bataille depuis la France qu’il n’avait pas osé livrer lorsqu’il était en Espagne fin 2024 et que Rabat avait demandé son extradition. Il a engagé deux prestigieux avocats français, William Bourdon et Vincent Brengarth, pour tenter d’obtenir l’annulation du mandat d’arrêt international formulé contre lui par Rabat via Interpol. Un bon nombre de directeurs de presse de journaux francophones marocains ont été contactés le même vendredi par les autorités, les invitant à répondre au Monde en français tout en activant les réseaux sociaux, selon le YouTuber marocain exilé, Ali Lmrabet, et une autre source connaissant ces appels téléphoniques.

Cette fois, on ne leur a pas fourni d’argumentaire. D’où la disparité des allégations contre Le Monde, et par la même occasion contre l’ex-espion. Ils ont non seulement eu recours à des textes pour les attaquer, mais aussi à des vidéos et des caricatures, dont certaines sont, au passage, dédiées à l’auteur de cette chronique, décrit comme un journaliste aux ordres de l’Algérie. « Quand Le Monde tente de taire la face cachée de Mehdi Hijaouy », titrait, par exemple, Hespress, le plus lu des médias numériques marocains. « Le Monde et l’art de blanchir les fugitifs : Mehdi Hijaouy, un imposteur devenu martyr », insistait Maroc Diplomatique. La Nouvelle Tribune allait même plus loin en se demandant : « Mehdi Hijaouy est-il l’homme à abattre ? » « Cette fois, le journalisme biaisé devient du journalisme de fiction », a écrit, pour sa part, sur X Lahcen Haddad, coprésident du comité parlementaire UE-Maroc. Il y a eu des attaques contre le journal parisien même sur de petits sites web marocains en espagnol.

Dans ce torrent d’invectives, le journal Barlamane, considéré comme l’organe officieux de l’appareil de sécurité marocain, attire l’attention. Son directeur, Mohamed Khabachi, était responsable de la communication du ministère de l’Intérieur. Il a consacré depuis vendredi pas moins de trois longs articles anonymes à l’affaire, dont l’un est intitulé : « L’État profond français cherche à entraver l’extradition d’un ancien agent de renseignement marocain fugitif, recherché pour plusieurs délits ». Il laisse ainsi entendre que les services secrets français aideraient l’ex-espion marocain et cela, souligne-t-il, est grave à la veille de la Fête du Trône, le 30 juillet, qui commémore l’intronisation de Mohammed VI. Il laisse également entendre que lors de son évasion, Tahnoun bin Zayed, conseiller à la sécurité nationale des Émirats arabes unis et membre de la famille royale, lui a donné un coup de main.

Le soi-disant « État profond » français s’est parfois frotté aux services marocains, mais rien n’indique qu’il soit derrière Hijaouy. Le plus gros clash a eu lieu en 2014 lorsque la presse de Casablanca a révélé le nom de la cheffe au Maroc de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les services secrets français, et que cette agence a répondu en révélant, via X, un tas de documents secrets de la diplomatie et du renseignement extérieur marocains. Comme beaucoup d’histoires d’espionnage, celle de Mehdi Hijaouy est confuse, mais elle semble particulièrement irriter la sécurité marocaine. Non seulement elle tente de mettre la main sur lui par tous les moyens, mais elle a également incarcéré plusieurs de ses anciens collaborateurs, d’un couple de commissaires de police à un chauffeur, et harcèle plusieurs de ses proches qui résident encore au Maroc. Elle a également envoyé en prison la famille de Hicham Jerando, un célèbre YouTuber basé au Canada qui aurait une relation étroite avec l’ancien espion.

Hijaouy, 52 ans, était le « numéro deux » de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), l’agence de renseignement extérieur, jusqu’en 2014, comme l’a confirmé publiquement Claude Moniquet, un ancien espion français bien connu qui a travaillé avec lui. Il a même exercé les fonctions de chef suprême lorsque Yassine Mansouri, le directeur de l’agence, a été longtemps en congé maladie. Après trois ans de traversée du désert, il est revenu en 2017 pour jouer un rôle dans le domaine des services secrets, mais n’a plus dirigé d’opérations, se contentant de conseiller Fouad Ali el Himma, le principal conseiller royal, tout en montant ses propres affaires à l’intérieur et à l’extérieur du pays et en écrivant dans la presse sur la sécurité nationale et les arts martiaux. Mehdi Hijaouy a fui le Maroc l’année dernière pour l’Espagne, après être passé par le Canada et la France, lorsque ses désaccords avec les autorités de Rabat se sont accentués. Ces autorités ont demandé son extradition à la justice espagnole en septembre pour, entre autres motifs, avoir favorisé l’immigration clandestine vers l’Espagne, une accusation à laquelle les juges espagnols sont sensibles. Craignant d’être livré, il est parti clandestinement en novembre vers un autre pays européen, où il se cache tandis que ses anciens collègues le recherchent par terre, mer et air.

Source : El Confidencial, 22/07/2025

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