Maroc : «Le roi ne parle pas, le roi ne communique pas »

Ces épisodes de la vie quotidienne à la Cour sous Mohammed VI montrent à quel point les conseillers du roi ont droit de vie ou de mort professionnelle sur le reste du Makhzen. Pour le journaliste Ali Anouzla, qui dirige avec talent le site web d’informations Lakome, c’est en partie l’effet du mode de gouvernance de Mohammed VI: «Le roi ne parle pas, le roi ne communique pas, et même de hauts responsables de l’administration ne le rencontrent pas. Tout passe par Fouad Ali El Himma, pour les affaires politiques, et par Mounir Majidi, pour l’économie et les affaires1.» Un souverain dont le silence et l’absence laissent le champ libre aux deux hommes.

En dépit de ce fonctionnement bicéphale, El Himma et Majidi se livrent une guerre aussi mesquine que vaine. Entre 2007 et 2011, celle-ci s’est déroulée par journaux interposés. C’était à celui qui lâcherait la plus vilaine révélation sur l’autre. Ainsi, en mai 2007, le quotidien Al-Ahdat al-Maghribia affichait en une un titre ravageur: Nouveau scandale foncier, le secrétaire particulier du roi bénéficie d’un terrain à prix symbolique à Taroudant. Au menu des révélations: le ministère des Habous (Affaires et Patrimoine religieux) aurait cédé en 2005 à Mounir Majidi quatre hectares et demi situés dans la zone touristique de Taroudant pour le prix symbolique de 50 dirhams (5 euros) le m2. Soit quatre-vingts fois moins que le prix du marché selon le journal, qui estime que celui-ci excédait alors les 4000 dirhams (400 euros) le m2.

En mars 2011, c’est au tour de Fouad Ali El Himma de se retrouver sous les projecteurs, par la grâce du quotidien Al Massae. Un an plus tôt, le cabinet de conseil qu’il possède, Mena Media Consulting, avait remporté un important contrat avec l’ONE, l’Office national d’électricité. Le montant des prestations était élevé: 7,5 millions de dirhams hors taxes (750 000 euros) sur dix mois, soit 750 000 dirhams par mois (75.000 euros). Problème: aucun appel d’offres n’avait été organisé.

Le directeur du journal Al Massae va payer très cher son insolence. Il tombe au moment même où l’ami du roi se fait conspuer par les manifestants du mouvement du 20-Février: le 9 juin 2011, en effet, Rachid Niny est condamné à un an de prison ferme et sa peine est confirmée en appel, le 24 octobre de la même année. Il est officiellement tombé pour «désinformation», à la suite d’un article qui traitait du patron des services secrets intérieurs marocains. Évidemment, personne n’est dupe.

1. Entretien avec l’un des auteurs, Rabat, juillet 2011.

Source : Le Roi prédateur

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