La rivalité franco-italienne en Tunisie (1860-1960)

Jusqu’à la conquête arabe survenue au VIIème siècle, le pays était un foyer ardent du christianisme qui a donné trois papes autochtones à l’église : Victor (à qui l’on doit le culte en latin), Miltiade et Gelase et un docteur de l’Eglise “l’algérien” Saint Augustin qui y fut évêque.

L’immigration involontaire

Bien qu’ils eussent commencé avant la conquête de la Sicile par les arabes (827) les raids barbaresques s’intensifièrent entre 1500 et 1800, pour devenir une activité florissante; les raizzias terrestres et les arraisonnements de navire touchèrent la plupart des pays européens côtiers y compris l’Angleterre, l’Islande ou les Pays-Bas.

Lors de son intervention à Tunis en 1535 Charles Quint libéra près de 20 000 prisonniers chrétiens. Ce chiffre peut paraître important, mais sans doute faut-il y ajouter les femmes islamisées de force. Selon des historiens anglo-saxons, le nombre d’esclaves et prisonniers, pourrait s’évaluer durant cette période pour tout le Maghreb entre 800 000 et 1 200 000 .

Le début du XIXème siècle marque toutefois un tournant sous l’action conjuguée de plusieurs événements..

L’institution du Naval Act par les Etats-Unis (1794) ainsi que les guerres victorieuses qu’ils ont mené contre les pirates (1801 et 1805);.

La résolution du Congrès de Vienne (1815) décidé à mettre un terme à la piraterie

L’intervention anglo-hollandaise sur Alger ( 1816) , qui poursuit le même
La conquête de l’Algérie par la France (1830) (à la grande joie des pays européens sauf la Grande-Bretagne) après la constatation que les seules opérations navales étaient insuffisantes pour enrayer le phénomène.

La décision du Bey Ahmed 1er qui avait épousé une esclave chrétienne dont le frère le comte Raffo devint son ambassadeur de mettre fin à l’esclavage.
L’ensemble de ces mesures va ouvrir une nouvelle ère.

Début de l’émigration en Tunisie.

Danas la première moitié du XIXème siècle les premiers à le faire sont les juifs livournais, descendants des maranes qui avaient acquit une expérience et des relations dans le rachat d’esclaves chrétiens .

Ils furent suivis par d’autres négociants notamment provençaux, puis par une vague de réfugiés politiques italiotes (dont Garibaldi).

Dans la deuxième partie du siècle la concurrence entre les grandes puissances désireuses de conquêtes coloniales fait rage. Le Congrès de Berlin (1879) vaste “monopoly “ va tenter d’y apporter une solution. Dans ces tractations Bismarck va soutenir la France, désireux qu’il est de lui faire oublier l’Alsace-Lorraine perdue. Par ailleurs la France désintéresse la Grande-Bretagne en lui abandonnant l’Egypte.

Parallèlement des vagues d’immigration italienne vont quitter le pays et une partie de celles issues du Sud en général et de la Sicile en particulier vont s’installer en Tunisie où leur gouvernement avait obtenu le régime des capitalations (accords privilégiés)

A la fin du siècle la population italienne est très largement majoritaire en Tunisie dans laquelle l’italien est devenu la “ lingua franca” (langue du commerce et de la diplomatie).

Deux événements vont toutefois contrebalancer cet état de fait.

D’une part la faillite de la Tunisie, qui voit une commission internationale mettre le pays sous tutelle française (1868-1869).

D’autre part l’intervention militaire française (24 avril 1981) décidée par Jules Ferry malgré une forte opposition qui craint de voir l’Italie prendre le dessus et qui instaure le protectorat (traité du Bardo 12 mai 19881 , puis convention de la Marsa 8 juin 1883), le bey restant théoriquement le souverain quoique sans pouvoirs du pays.

Suite à ce coup de force l’Italie va rejoindre le 20 mai 1882 la Triplice, alliance constituée avec l’Allemagne et l’Autriche pour contrebalancer la Triple Entente ( France, Grande-Bretagne, Russie).

La situation au début du XXème siècle

France comme Italie ont essayé d’asseoir leur influence respective en développant chacune de leur côté, écoles, journaux, hôpitaux, théâtres et autres lieux de distraction et de culture.

Tunis est devenue une mosaïque, une ville nouvelle s’est construite à côté de la ville arabe dans laquelle cohabitent un certains nombre de peuples d’origine européenne , la population italienne (voire tableau) étant largement supérieure devant la française, viennent ensuite maltais, grecs et espagnols.

Mais le paradoxe est que :

d’une part la France détient le pouvoir politique et militaire et ses ressortissants possèdent environ 700 mille ha de terres agricoles contre 90 mille pour les italiens d’autre par l’Italie possède la population la plus nombreuse (71 000 italiens contre 24 000 français) ce qui fait dire à ce qui fait dire à Paul Leroy-Beaulieu que “La Tunisie est une colonie italienne administrée par des fonctionnaires français”.

Car effectivement alors que l’on trouve de part et d’autres des professions libérales, des intellectuels et des enseignants, la population italienne est essentiellement une immigration de main d’oeuvre alors que de nombreux fonctionnaires et des militaires (dont la carrière est par définition soumise au régime des mutations), constituent le peuplement français.

Cependant la politique étrangère italienne est tiraillée par des ambitions diverses, les priorités changeant en fonction des gouvernements successifs :

finaliser l’unité italienne en y incorporant des territoires de langue majoritairement italienne mais étant sous une autre souveraineté; autrichienne pour la plupart avoir sa part du gâteau colonial en abandonnant au besoin la Tunisie en échange du soutien à défaut de la neutralité de la France pour ce qui concerne la Lybie notamment
poursuivre le développement industriel du pays (prioritairement au Nord) ce qui a entraîné une dette de 350 millions qu’elle doit en grande partie à la France.

Le “ droit du sol “ comme arme coloniale.

Pour faire face à son déficit de population la France utilisa un procédé déjà expérimenté en Algérie par le biais du décret Adolphe Crémieux du 24 octobre 1870 qui donna la nationalité française “aux israélites indigènes”

Mais l’Algérie c’était la France, tel n’était pas le cas de la Tunisie officiellement indépendante (la France n’étant que le “protecteur” dont le chef d’ Etat était toujours le Bey.

En dépit de cette impasse juridique, la France par diverses mesures tant législatives qu’incitatives (restrictions en matière d’emploi et discrimination salariale) fit en sorte que les européens des autres communautés deviennent français soit à leur naissance soit par naturalisation.

Il y eut certes des protestations britanniques (concernant les maltais); des résistances italiennes , et la condamnation de la France par la Cour Internationale de Justice de la Haye (arrêt du 23 février 1923), mais cela n’arrêta pas le processus.

Les italiens n’ayant pas le choix soit pour avoir un meilleur salaire, soit pour pouvoir accéder à certains emplois souscrivirent à cette naturalisation qui quoique de façade déchira les familles les uns traitant les autres de “chair vendue”.

La survenance du fascisme redonna espoir à cette communauté non tant pas par adhésion à l’idéologie, mais parce qu’il lui rendait dignité et espoir.

Cet enthousiasme fut douché par les accords Laval-Mussolini du 7 janvier 1935 qui sanctionnait le principe de l’acquisition de la nationalité française, mais laissait les mains libres à l’Italie pour ses autres ambitions coloniales.

Un aspect particulier concerne les juifs italiens; ceux-ci avaient été le fer de lance de l’implantation italienne en Tunisie, de son assise et de la diffusion de sa culture; les lois raciales que Mussolini prit sous la pression des allemands jetèrent consternation et désarroi, entraînant pour certains la naturalisation au profit de la France; d’autres préférèrent se suicider.

En 1936 la Tunisie comptait 30 000 français de langue italienne.

Toutefois les victoires des forces de l’axe lors de la 2ème guerre mondiale redonna confiance à la population restée italienne ainsi qu’ à une bonne partie de celle naturalisée.

La 2ème guerre mondiale et ses conséquences.

Lorsque la guerre survint, les autorités françaises en Tunisie arrêtèrent préventivement près de 25000 citoyens italiens et les confinèrent dans des camps de concentration, jusqu’à ce que la défaite française et l’armistice qui s’en suivit y mette un terme.

Durant une très courte période, octobre 1942 à juillet 1943 les troupes germano-italiennes prirent le contrôle du pays avant de céder la place aux alliés.

Il s’ensuivit un certain nombre de mesures d’expulsion (environ 15 000) qui alla bien au delà des sympathisants fascistes notoires.

En outre et bien que le nouveau gouvernement italien ait rejoint les alliés, les décrets des 9 novembre 1944 et 15 août 1945, mirent un point final à l’influence italienne; il se traduisirent par des expropriations tant privées que publiques (écoles, hôpital) , des brimades et voies de fait, ainsi que l’interdiction des écoles de la presse et des organismes culturels comme les théâtres italiens.

Pour les italiens de Tunisie, l’Italie officiellement victorieuse avait perdu la guerre.

Désormais les enfants italiens iraient à l’école française et apprendraient que leurs ancêtres étaient les gaulois.

Alors qu’à la fin de la guerre il y avait 85 000 italiens pour 144 000 français la plupart naturalisés, entre 1946 et 1956 près de 40 000 italiens quittèrent le territoire.

Mais l’indépendance de la Tunisie en 1956 suivie de la création de la république en 1957 créa une nouvelle situation.

Le pari manqué de Bourguiba et ses conséquences.

Le nouveau dirigeant tunisien souhaitait s’appuyer sur le savoir faire et les compétences de la population de souche européenne, pour promouvoir le développement du pays.

Il fut toutefois mis en minorité par l’aile arabisante de son parti, qui bien qu’offrant à cette population la possibilité de choisir la nationalité tunisienne (à condition que si l’un d’entre eux désirant épouser une autochtone se convertisse à l’islam), mit des obstacles de toutes sortes, à ceux qui voulaient rester en conservant leur nationalité et leur religion.

Craignant un afflux massif de citoyens italiens désirant rejoindre l’Italie Amintoire Fanfani se rapprocha de l’ambassadeur de France à Rome Gaston Palewski afin de voir si cette dernière ne pouvait pas en accueillir un certain nombre (20 000).

Pendant ce temps les événements s’accéléraient : crise de Bizerte (janvier 1961) récupération des cimetières et mise dans la fosse commune (1963), nationalisation des biens (1964) mise en demeure au Vatican de fermer la cathédrale de Tunis ou la Basilique de Carthage ,( cette dernière devint un musée) mirent fin aux derniers espoirs.

Dès lors l’exode qui avait commencé, s’accentua, beaucoup d’italiens dont les fils étaient allés à l’école française choisirent d’ émigrer en France; il ne resta que quelques milliers de personnes dont certaines choisirent au moins facialement de se convertir pour pourvoir épouser une indigène.

Ceux qui partirent en laissant tout alors que la plupart n’avaient que leur emploi durent affronter les préjugés le plus souvent infondés de leur nouvelle patrie.

Néanmoins ils apportèrent une grande contribution à cette dernière; citons:

Côté français Philippe Seguin, Olivier Stirn, Bertrand Delanoe, Bartolone (politiques) Gisèle Halimi (avocate) Claude Hagège (grammairien) Adrien Salmieri (universitaire et écrivain) Daniela Lumbroso, Michel Boujnah, Dany Brillant, Alain Cravenne (monde du spectacle),,,,,

Côté italien : Mario Valensi (maire de Naples) Claudia Cardinale et Sandra Milo (actrices) Nicola Pietrangeli (tennisman) Loris Azzaro (créateur de mode) Luca Ronconi, Marinette Pendola, Cesare Luccio, Ignazio Drago, Fausto Giudice (lettres et spectacle) et notamment Mario Scalesi (poète de langue française).

François TIBAUDO ( décembre 2018)

Evolution des populations françaises et italiennes Henry de Montety : « Les italiens en Tunisie

Source : Histoire et patrimoine lorrains

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