Algérie : « je mesure tout de même 4 cm de plus que Napoléon !» (Bouteflika)

1999 Jean-Paul Carteron et Abdelaziz Bouteflika au Forum de Crans Montana : à la recherche de la Paix !

À l’indépendance de l’Algérie, en 1962, Abdelaziz Bouteflika, devient, à 25 ans, ministre dans le gouvernement du Président Ahmed Ben Bella. Membre de la première Assemblée constitutionnelle, il sera le député de Tlemcen aux première et deuxième Assemblées législatives. Après le congrès du FLN d’avril, il est nommé membre du Comité central et du bureau politique du FLN. Dès 1963, il effectue de nombreuses missions à l’étranger en tant que Ministre des Affaires étrangères.

Dès lors il s’en suit une période durant laquelle le jeune plus jeune ministre des Affaires étrangères du monde dirigea une diplomatie, une diplomatie qui voulait faire de l’Algérie le porte-parole du tiers monde et l’interlocuteur privilégié dans les rapports Nord-Sud.

Il présidera la 29e session de l’Assemblée générale des Nations unies en 1974. Il conclut avec la France, au nom de la République algérienne, l’accord du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles, base de la politique de grande émigration algérienne. Il conserva son poste jusqu’à la mort du président Houari Boumédiène.

Le président Chadli Bendjedid le nomme alors ministre d’État en 1979. Puis M. Bouteflika quitte la scène politique en 1981. Il s’exile pendant six ans. De retour en Algérie en 1987, il participe au congrès du FLN. Il est élu membre du Comité central. Il refuse d’être nommé Ministre puis d’être candidat à la présidentielle. C’est finalement en avril 1999 qu’il deviendra Président de la République.

Juin 1999. A peine deux mois après son élection, Abdelaziz Bouteflika répond favorablement à mon invitation d’être l’hôte d’honneur du Forum annuel qui se tient dans la Valais suisse. C’est son premier voyage à l’étranger et il me le réserve. C’est un signe d’amitié qui ne trompe pas !

Il va prononcer à cette occasion un discours historique. C’est en effet à Crans Montana qu’il annoncera le plan de « Concorde civile », destiné à mettre progressivement un terme à la guerre civile qui déchire son pays depuis près de 10 ans.

L’homme est direct, accessible, sincère et vrai. Il dégage une puissance intellectuelle impressionnante. Il contraste avec nombre de ceux qui l’entourent et qui viennent du système.

Durant 4 jours, il sera la vedette incontestée du Forum. Plein d’humour – de petite taille, il a ainsi coutume de dire « je mesure tout de même 4 centimètres de plus que Napoléon !» -, il souffre visiblement de la rumeur colportée par certains diplomates et intellectuels algériens et étrangers d’être « mal aimé car mal élu ».

Ce qui est aberrant lorsque l’on sait que tous ses challengers se sont retirés avant le second tour des présidentielles, le laissant seul pour briguer les suffrages lui permettant d’accéder à la plus haute charge de l’Etat. A un moment critique. Il était alors facile de spéculer sur les conditions de son élection. Abdelaziz Bouteflika a été démocratiquement élu, n’en déplaise aux esprits chagrins.

« Je dois tout changer, de la cave au grenier » me répétera-t-il plusieurs fois lors de nos rencontres à Crans Montana, Monaco, New-York ou Alger.

« Mes diplomates doivent être des diplomates. L’ère des militants voire des combattants est dépassée. L’avenir de l’Algérie ne peut se construire que dans la Paix avec ses voisins. Toutes les questions doivent s’apaiser »

A New-York, alors que je suis à ses côtés pour une conférence de presse aux Nations Unies, il prononce des paroles fortes que j’ai notés mot à mot : « Nous devons nous entendre avec le Maroc pour une seule raison. Et là Mesdames et Messieurs les journalistes, je vais vous donner un scoop : nos amis Marocains n’ont pas l’intention de déménager ! »

En Suisse, les autorités du Valais font au Chef d’Etat algérien un accueil particulièrement chaleureux. Fières de leurs productions viticoles, elles devront toutefois se résoudre à l’abstinence car Abdelaziz Bouteflika ne boit pas de vin. Mais il n’interdit pas à ses voisins d’en consommer.

C’est ainsi que lors d’un dîner officiel en son honneur, j’avais constaté le désarroi des Valaisans, fiers de leurs vins, face à la sobriété du Président algérien. Il n’y avait que de l’eau sur la table et le ciel leur devenait pesant à l’idée de faire tout un repas dans ces conditions. Je pris alors l’initiative de leur faire servir discrètement, et en urgence, quelques verres de Bloody Mary pour apaiser la situation.

Ce Forum fut un grand succès. Je citerai ici quelques anecdotes.

Les industriels présents étaient à l’écoute de ses moindres faits et gestes, les rencontres individuelles furent nombreuses. En effet, en juin 1999, son Gouvernement n’était pas encore formé. M. Bouteflika n’avait autour de lui que des « Conseillers ». Ils deviendront par la suite Ministres mais rien n’était joué et le monde des affaires était pendu à ses lèvres.

Je voudrais rapporter ici une circonstance qui marque bien son humour et son sens de l’amitié. Plusieurs jours avant le Forum, le Président d’une importante organisation patronale suisse à Zurich m’avait contacté pour que j’organise une rencontre de ses membres – les industriels les plus importants de la Suisse allemande – avec le Président. J’avais naturellement accepté mais m’étais trouvé surpris qu’avec une certaine arrogance, cette Organisation m’ait retourné purement et simplement ses bulletins d’inscription au forum, me signifiant qu’il était hors de question qu’ils contribuent aux frais de l’événement.

Ils voulaient bien faire des affaires, mais à mes frais. Attitude d’autant plus inacceptable que les droits d’entrée au forum ont toujours été – c’est notre politique – très modestes.

M. Bouteflika m’indiqua qu’il les recevrait le dimanche matin à huit heures à son hôtel, juste avant son départ pour l’aéroport de Sion. La liste des participants me parvint le samedi soir et je la remis au Président au cours d’un dîner en tête à tête auquel il avait tenu pour me parler.

Au cours de ce dîner il vit que j’étais contrarié et me demanda de lui expliquer, ce que je fis, en ce qui concerne l’attitude des ces industriels. Je ne pouvais à ce moment me douter de ce que serait sa réaction.

Le dimanche matin, dès trois heures du matin – il faut bien faire la route depuis la Suisse allemande ! – j’imaginais les représentants des grandes industries suisses, alléchés par cette rencontre d’aubaine à peu de frais, qui se mettaient au volant de leurs voitures pour rejoindre Crans Montana.

Ils parvinrent à la salle et au café que, courtoisement, je mettais à leur disposition, épuisés mais très excités par cette rencontre qui pouvait grandement influer sur leurs affaires. Nombre d’entre eux avaient à la main des petits paquets, des cadeaux qu’ils pensaient de circonstance…

A huit heures précises, sans que j’en sois prévenu, un Conseiller du Président Bouteflika, Hamid Temmar qui deviendra ministre et ami proche, fit son entrée pour diriger la rencontre. Léger frémissement dans l’assemblée « Messieurs, vous êtes les bienvenus. Nous allons parler de l’Algérie » –  » Mais nous ne verrons pas le Président ? » – « Votre question me surprend et je vous réponds non pour une raison bien simple : le Président ne reçoit que les Présidents. Il ne reçoit pas les Vice-Présidents. Or je constate que vous êtes tous des Vice-Présidents quelle que soit l’importance des Groupes que vous représentez; c’est donc moi, principal adjoint du Président qui serai votre interlocuteur ! »

Il me regarde, imperturbable mais je sens dans ses yeux un sourire de connivence. Je ne peux alors et en silence cacher ma délectation devant cette circonstance de surcroît totalement justifiée…

Ils repartirent avec leurs cadeaux car il n’y a pas de petites économies.

Dans les mois qui suivent, le Président Bouteflika se rend à l’Assemblée générale des Nations Unies à New York. Il m’invite à l’accompagner ce que j’accepte avec le plus grand intérêt.

Je le retrouve à son hôtel et, en l’attendant dans le lobby, j’apprends que les égards protocolaires qui lui sont réservés par les Etats-Unis ne sont pas ceux qu’on destine à un pays ami.

Apparemment, Clinton ne compte pas le recevoir à la Maison Blanche. Cela désespère à juste titre M. Benachenou, le futur ministre des Finances algérien et conseiller proche du Président ainsi qu’Hamid Temmar qui s’en ouvrent à moi.

J’appelle immédiatement mon ami Richard Holbrooke, l’un des fondateurs du Forum de Crabs Montana, alors ambassadeur américain auprès des Nations Unies et, à ce titre, membre du Gouvernement des Etats-Unis, c’est une des spécificités du régime américain.

En urgence il m’invite, dès le lendemain à l’aube, à un petit-déjeuner au Waldorf Astoria pour parler de cette situation plus qu’inhabituelle. « Ce n’est pas de mon fait, tu le penses bien ! Bouteflika, c’est la chance historique de l’Algérie. Soit il réussit, soit c’est le chaos. Nous devons le soutenir, tu as raison de l’aider. Mais c’est Madeleine Albright. Elle est très sanguine, épidermique et la plupart du temps imprévisible… elle fait ce qu’elle veut et quoiqu’on en pense elle n’a pas toujours raison. Je vais tenter d’arranger cela car je pars tout à l’heure pour Washington.»

Richard Holbrooke me promet d’en parler au Président Clinton qui démontrera, là encore, son intelligence et sa perspicacité dans le domaine des relations internationales. Dès le lendemain, les Autorités américaines se manifestent très courtoisement. Ce n’était qu’une question de protocole.

Et une semaine après son retour en Algérie, M. Abdelaziz Bouteflika recevra un chaleureux message personnel de Bill Clinton, par l’entremise de l’amiral d’un imposant navire de guerre faisant spécialement escale à cet effet.

A l’automne de la même année, alors que j’organise un Forum sur les relations Euro-méditerranéennes, le Président Bouteflika me fait part de son désir de réitérer l’expérience de Crans Montana quelques mois plus tôt.

C’est une première ! Accueillir deux fois, à quelques mois d’intervalle, au Forum un Chef d’Etat de cette importance n’est pas évident ! Ce sera de nouveau un événement exceptionnel.

Je choisis d’inviter tous les « grands » Algériens de France et la soirée qui s’en suit restera inoubliable avec la participation de Enrico Macias.

Ce fut un événement unique et marquant. Le Président Bouteflika, dans la salle Empire de l’Hôtel de Paris termina un chaleureux discours plein d’humour en ajoutant « que toutes les personnalités présentes me pardonnent de les avoir citées dans l’ordre analphabétique » – applaudissements nourris – et en terminant, en séducteur avéré, par : « Madame Carteron, ce discours vous était dédié »

Beaucoup d’émotion. Beaucoup d’amitié…

Quelques semaines plus tard alors qu’à son invitation je déjeunais à la Présidence à Alger, il me dit à un moment d’amitié « Je me sens bien seul…mais je me réconforte quelque peu en pensant que tous les Présidents partagent ce sentiment ».

Source : Blog de Jean-Paul Carteron, 2 déc 2014

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