Algérie : Pourquoi le populisme de rejet a-t-il pris?

Nadia Abdat

Voilà bientôt quatre mois depuis que les algériens manifestent pacifiquement des frustrations et des colères longtemps ravalées car étouffées par la très moderne gestion démocratique des foules, qu’ils réclament mordicus une véritable démocratie au lieu du multipartisme de carton qui a donné autant de clones d’un FLN du pouvoir chevillé au régime oligarchique et, qu’ils scandent aussi de nombreux slogans.

De ces slogans, il en est qui relèvent d’un radicalisme certes catégorique mais sans conteste d’une indiscutable légitimité au regard des conséquences désastreuses pour les finances publiques, de l’incroyable dépravation des mœurs politiques de ces néo mameluks gavés dans le sérail et qui se sont vautrés depuis deux décennies au moins, dans d’ineffables affaires de corruption, asservissant comme jamais toutes les structures de gouvernance, aux forces insatiables de la prédation érigée en mode de captation de la rente.

De plus, tous les indicateurs permettant de jauger l’état de l’économie signaleraient un collapsus imminent.

Pas de quoi rassurer les citoyens alors que le pays tourne visiblement au ralenti. Un ralentissement qui affecte les secteurs importants comme le BTPH ou les hydrocarbures, et qui promet d’être durable selon de récurrentes analyses que rapportent de sérieux quotidiens.

L’ONG transparency international qui a rangé l’Algérie à la 105 place dans son classement pour 2018 sur la perception de la corruption au sein du secteur public, réactualisera sûrement son prochain classement au vu de ce que charrie l’actualité judiciaire.

Et, en attendant que l’on procédât à un éventuel arrêté des comptes de l’industrie de la prédation, la méfiance gagne toujours plus de terrain. Les purges qui commencent à s’abattre sur les milieux politico affairistes ne font que détériorer encore plus la perception qu’ont les citoyens de leur classe dirigeante.

Et pour cause, cette dernière est largement éclaboussée par un déluge de scandales de malversations, de marchés générateurs de pots de vin et de rackets sur pièces administratives. Une enfilade de relations louches soudant le secteur formel à son pernicieux pendant, dans l’informel ainsi que des réseaux bien établis de complicités avec l’argent sale , de la base au sommet et ce, jusqu’au niveau local, sont mis au jour.

Ce qui n’était que rumeurs et ébruitages de corridors, a laissé place à une opération de divulgation de grande envergure dont le ton a été donné l’été dernier au cours duquel, ont été diffusées en boucle sur les chaînes de télévision d’habitude taiseuses sur de tels sujets, des images d’importantes captures, laissant entrevoir de dangereuses liaisons avec le crime organisé international.

Sur fond de déballages tous azimuts à l’heure des délations et des fuites ciblées, la défiance du peuple s’est également étendue aux relations de l’Algérie avec quelques traditionnels partenaires, soupçonnés d’avoir accordé d’amicales indulgences aux affairistes et aux politiques ayant confié aux banques amies d’outre-mer, leur astronomique butin ; ces capitaux frauduleusement exfiltrés du pays alors que les réserves de change, de ce dernier fondaient à vue d’œil.

Le slogan ultra radical régulièrement ponctué par les marcheurs, qui traduit leur perception et qui exprime leur rejet viscéral de toute la classe politique et de tous les décisionnaires réside dans la formule du « Yatnahaw Ga3 » (arrachons-les tous)

Ce slogan sur lequel risque d’achopper non seulement l’impératif dialogue, mais aussi le dénouement positif de la crise actuelle, devrait être sérieusement pris en compte par les politiques afin qu’ils en saisissent les tenants et les aboutissants.

Approché de plus près, ce 22 Février 2019 marque une rupture dans l’histoire du pays post 1992, en même temps qu’il date deux épisodes politiques consécutifs et liés dont il faudra tirer les enseignements :

**Le premier s’est soldé par le knock out au sommet du pouvoir, du clan lié à l’argent et à l’extérieur qu’un second clan à l’affut, a entrepris d’affaiblir encore plus et de façon ouverte en 2017 , dans une guerre hors normes, qui a atteint son point d’orgue, au cours de l’été 2018.

**Le second, est relatif à l’effondrement des digues anti-émeutes populaires (dont celle qui assurait la paix sociale), tel un château de cartes, sur les structures anémiées d’un pouvoir miné et fragmenté dont se disputent les oripeaux seconds et sous fifres.

Le peuple s’est alors « miraculeusement » et paisiblement coulé dans l’espace public déterminé à le libérer seulement lorsque le « dégagisme » aura lieu. Se défiant de la classe politique à laquelle il ne semble n’avoir jamais trouvé de vertu représentative, le peuple en appelle à l’armée (le pouvoir) afin qu’elle contribuât à faire sortir le pays autrement de la grave crise.

Ce peuple qui s’estime sous-estimé et oublié, a surgi, là où on ne l’attendait pas, ou plus. La mémoire collective surgit à son tour et ressoude toutes les strates de la société vers un même objectif, la moralisation de la vie publique. Selon l’acception populaire : un accès égalitaire à la rente.

Pour ces millions de marcheurs, il est nécessaire de revenir aux idéaux d’égalité incarnés aussi bien par l’Islam des compagnons que par l’esprit novembriste.

Les griefs de la population

Les politiques doivent entendre attentivement les griefs de la population à leur encontre.

Ils doivent se rappeler à leur tour :

-que des démocrates auto-proclamés se disant déçus que ce peuple n’ait pas été à la hauteur de leur ambition, ont déclaré qu’ils s’étaient trompés de peuple quand d’autres, désappointés par un peuple qu’ils estiment inculte, l’ont affublé du méprisant vocable de « ghachi ». Ce qui ne les a pas empêché de pointer aux assemblées pour les premiers ou de s’installer dans des maroquins pour les seconds.

-que c’est avec acharnement qu’ont été ostracisés ces courants politiques taxés de libertaires, par ceux là mêmes qui bien qu’ayant remporté les législatives ont professé que la démocratie est « kofr », promettant de sceller sous leur imperium et à jamais, ces urnes provenant du monde impie.

-que ces suffisants leaders des partis politiques de la défunte alliance pour la longévité de son excellentissime, proféraient avec morgue, insultes et menaces à l’encontre du petit peuple ingrat qui ne manifestait pas suffisamment de reconnaissance pour les enviables subventions maintenues hinc et nunc par celui qu’ils ont élevé au rang de messager de Dieu.

-que ces partis politiques de l’opposition officielle qui pour conserver leurs strapontins, ont préféré négocier des quotas aux assemblées préférant l’entrisme et adoptant la posture des trois singes surtout lorsque le pouvoir et les alliés qu’il s’est créés ou choisis, faisaient passer comme des lettres à la poste, amendements tordus à la constitution et régimes dérogatoires de faveur pour la nomenklatura.

-que les pseudo-indépendants politiques, constituent surtout une réserve de docilité afin de, maintenir, renforcer, ou défaire des équilibres au besoin.

Les alertes ratées

Les taux d’abstention et le recul du taux de participation aux différentes élections, constituaient pourtant un signal fort qui aurait du alerter les élites politiques.

Ulcéré par l’arrogance et l’incompétence de ces mêmes politiques, le peuple refuse de se faire chaperonner par eux. Il s’est alors réfugié dans un populisme de rejet déployant l’étendard du « khaoua khaoua » à l’adresse des forces armées dont l’institution, incarne encore des valeurs à même de protéger le pays de la horde des politicards et des prédateurs embusqués aux frontières.

Un peuple nourri aux populismes pendant de longues décennies ne peut que répondre par un populisme de rejet. Certes, ce populisme constitue une saine réaction de défense du corps social agressé par l’affairisme de la classe politique, mais il ne peut tenir lieu de solution politique.

Ce qui est néanmoins le plus à craindre, c’est la faillite des politiques laquelle ne laisserait d’autres voies, qu’une dictature personnifiée ou la somalisation.

Nadia Abdat

Le Jeune Indépendant

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