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Ahmed Dlimi : l’homme des basses besognes de Hassan II

A la mort du général Oufkir, Ahmed Dlimi est le personnage le plus puissant du pays après Hassan II. Il devient le patron de l’armée mais aussi le responsable des services de sécurité et l’homme de toutes les missions secrètes. Enquête sur le mystère Dlimi.

par Hicham Bennani

«Dlimi est un Machiavel doublé d’un Richelieu version moderne». C’est ainsi que le qualifie le commandant Mahjoub Tobji qui a été sous ses ordres de 1980 à 1983, dans son livre Les officiers de Sa Majesté. Homme fort des années 1970, Ahmed Dlimi a été un acteur et un témoin essentiel des années de plomb. «Ses adversaires politiques voient parfois en lui un homme plus redoutable qu’Oufkir, un technicien des interrogatoires poussés qui n’hésite pas à opérer lui-même et en éprouve du plaisir», pouvait-on lire dans les colonnes du journal Le Monde en 1966. Excellent tireur, d’un calme intrigant, «il explose en colères brusques et assez terrifiantes», ajoutait le quotidien français. Dlimi est également le dernier militaire qui avait la confiance de Hassan II. Beaucoup pensent qu’il était l’oreille des services secrets français et britanniques. Ou encore qu’il collaborait avec le Mossad israélien. Ami du prince Moulay Abdallah, homme à tout faire de l’ancien monarque et diplomate à ses heures, Ahmed Dlimi ne parlait pas des gens en bien ou en mal. Discret, il était connu pour être l’homme des basses besognes. Bon vivant et amateur de femmes, fan de Jil Jilala, il a amassé une des plus importantes fortunes du pays. Au sommet de sa réussite, Dlimi avait donc tout pour lui. Est-ce pour cela qu’il est mort dans des circonstances douteuses ? Au même titre que la disparition de Mehdi Ben Barka en octobre 1965, la mort de ce haut gradé demeure une véritable énigme. Pourquoi le cas Dlimi n’a-t-il pas fait l’objet de plus d’intérêt ?

Le livre de Tobji est à ce jour le seul ouvrage qui souligne suffisamment l’importance du rôle de Dlimi sous le règne de Hassan II. Et pourtant, Tobji n’est pas un historien, mais un ancien militaire, victime, de surcroît, de la toute-puissance de son supérieur hiérarchique. Tous les autres documents de référence qui s’attardent sur les hommes-clés de l’ère hassanienne se focalisent surtout sur l’opposant Mehdi Ben Barka, le général Mohamed Oufkir et le ministre de l’Intérieur Driss Basri.

Aucun livre n’insiste sur le parcours de Dlimi qui a été l’homme le plus important du Maroc (après le roi) après la mort d’Oufkir.

Le journaliste Ignace Dalle, qui s’est intéressé de près à l’histoire politique du royaume, voit en Dlimi un personnage sulfureux. «Il est mort officiellement d’un “accident de voiture” et a eu des funérailles officielles.

Mais tout porte à croire qu’il complotait contre la monarchie et qu’il a été liquidé. Difficile d’écrire sur un personnage aussi mystérieux, aussi brutal et cruel que secret».

En dehors du Maroc, et notamment en France où Oufkir a toujours eu des admirateurs pour avoir combattu avec «héroïsme» en Indochine en tant qu’officier de l’armée française, Dlimi n’a jamais intéressé grand monde parce que ses faits d’armes se sont pour l’essentiel limités à torturer et à réprimer ses compatriotes, conclut Ignace Dalle.

L’EXECUTANT DU MAKHZEN

Militaire pure souche, Ahmed Dlimi a patiemment gravi les échelons du pouvoir pendant trente années, pour devenir, à la mort d’Oufkir, le bras droit de Hassan II. Portrait d’une icône des années de plomb restée longtemps dans l’ombre.

Ahmed Dlimi voit le jour dans un milieu modeste en 1931 à Sidi Kacem, dans le Gharb. Il est issu de la tribu arabe Ouled Dlim qui est originaire du Sahara. Après des études au lycée Moulay Youssef de Rabat, il se lance, dès l’âge de vingt ans, dans une carrière militaire. En 1953, il devient major de sa promotion à l’académie militaire Dar El Beida de Meknès. Il connaît en 1958 une première union avec la fille de Messaoud Chiguer, ancien ministre de l’Intérieur. Cette même année, le Lieutenant Dlimi répudie sa femme et épouse en secondes noces Zahra Bousselham, fille du chef des services secrets. Mécontent de cette attitude, Mohammed V l’expédie aussitôt en garnison à Fès. Il ne revient sur le devant de la scène qu’à l’intronisation de Hassan II en 1961. Après un bref passage aux renseignements militaires, il prend la tête du Cab1, spécialisé dans la sécurité de l’Etat et connu pour ses pratiques moyenâgeuses. Appréciant son côté fonceur, Mohamed Oufkir le prend sous son aile, aussi bien dans le travail que dans la vie privée. Début 1959, Dlimi participe à la sanglante répression menée par le général Oufkir contre la révolte dans le Rif et à l’écrasement de l’Armée de libération du Sud. Alors directeur général de la Sûreté nationale, Oufkir en fait son adjoint trois ans plus tard, grâce à ses bons et loyaux services. A cette époque, Dlimi obéit au doigt et à l’œil à Oufkir. La torture fait partie du système de gouvernement. Le 13 juin 1963, il capture l’opposant Moumen Diouri avec une centaine de gendarmes. Diouri sera ensuite emmené à Dar El Mokri pour y être torturé comme beaucoup d’autres opposants du régime. L’affaire Mehdi Ben Barka, membre dirigeant de l’UNFP, est le premier événement qui propulse Dlimi sous le feu des projecteurs.

Notre ami Dlimi

Dans la soirée du 29 octobre 1965, jour de l’enlèvement de Ben Barka, Boucheseiche et Lopez, deux malfrats qui ont conduit le leader de l’opposition dans une villa de Fontenay-le-Vicomte, tentent en vain de joindre Oufkir et Dlimi. Ce dernier se trouve à Alger où il prépare la participation du roi au Sommet afro-asiatique qui a lieu le 1er novembre. Le commandant Dlimi atterrit finalement à Orly à 14h30, soit trois heures avant Oufkir et vingt-neuf heures après le kidnapping de Ben Barka. Le 31 octobre, à 9h35, soit une heure et demie après Oufkir, Dlimi embarque pour Casablanca. Il aura passé dix-neuf heures en France contre quatorze pour son supérieur. Les versions concernant la culpabilité de Dlimi dans cette affaire abondent. La dernière émane du journaliste israélien Shmouel Seguev qui raconte que «Ben Barka était encore en vie le 1er novembre… Dlimi ne voulait pas le tuer, mais lui faire avouer son intention de renverser le roi Hassan II», dans une interview accordée à l’AFP au moment de la parution de son livre Le lien marocain. «Ben Barka avait les chevilles entravées et les mains nouées dans le dos. Dlimi lui a plongé la tête dans un bac rempli d’eau. A un moment donné, il a pressé trop fort sur ses jugulaires, l’étranglant ainsi à mort», poursuit Seguev. Ce dernier affirme enfin que Dlimi aurait été informé par le Mossad des activités de Ben Barka.

Le premier procès ouvert dans les assises de la Seine a lieu le 19 octobre 1966. Il est interrompu par un coup de théâtre : Dlimi se constitue prisonnier et déclare au roi dans une lettre : «Mon pays voit son nom injurié, blasphémé, traîné dans la boue. Et cela à cause de moi. Dans le but de mettre un terme à toutes ces infamies et laver l’honneur de mon pays et le mien, j’ai décidé de me présenter devant la cour. Je supplie Votre Majesté de ne point me tenir rigueur du fait de ne l’avoir point consulté au préalable. Connaissant les sentiments paternels que me porte Votre Majesté, je suis sûr qu’elle m’aurait empêché de me rendre à Paris». Après cet épisode, Hassan II infligea symboliquement cent vingt jours d’arrêt de rigueur à Dlimi pour ­­être parti sans autorisation. Mais pour lui montrer sa reconnaissance, il le nomme colonel. Le 5 juin 1967, Dlimi est finalement acquitté alors que les mêmes charges avaient été retenues contre Oufkir. «En accablant Oufkir, la justice sauvait les apparences de l’honneur, en acquittant Dlimi, elle préservait l’avenir des relations franco-marocaines», analyse le journaliste Gilles Perrault dans Notre Ami le Roi. Dlimi est alors nommé gouverneur, sans affectation au ministère de l’Intérieur. Puis directeur du cabinet militaire de Hassan II. C’est à ce moment-là qu’en fin stratège il prend de plus en plus la place d’Oufkir. Tant qu’il est dans son ombre, Dlimi est très respectueux et protecteur avec le ministre de l’Intérieur. Avec sa femme, il fait partie de la famille Oufkir. En 1970, Dlimi est désigné chef de la Sûreté nationale. «De 1966 à 1970, Hassan II lâche la bride à Oufkir… ce dernier, ministre de l’Intérieur est aussi directeur de la Sûreté nationale, mais dans les faits, c’est son adjoint Dlimi, lequel ne répond que du roi», souligne Raouf Oufkir dans Les Invités.

Le double jeu

Le 9 juillet 1971, la tentative de coup d’Etat contre Hassan II éclate à Skhirat. Pendant la fusillade, le Colonel Dlimi, qui fait partie des proches du roi, est étrangement impuissant. Par chance, il réussit tout de même à appeler des renforts par téléphone. Mais les deux compagnies mobiles d’intervention qui lui obéissent sont vite éliminées par les assaillants. Au lendemain du putsch, dont il sort miraculeusement indemne, Hassan II fait d’Oufkir son ministre de la Défense et chef d’état major de l’armée. Dlimi prend également du galon puisqu’il est confirmé dans son poste mais ne dépend plus que d’une seule personne : le roi. «Mais trop de fils invisibles le relient à son ancien protégé pour qu’il dispose à son égard d’une réelle liberté d’action», explique le journaliste Stephen Smith dans Oufkir, un destin marocain. Plutôt que de l’affronter directement, il le dépouille de son autorité. Tout le personnel mis à la porte par le ministre de la Défense est recruté par Dlimi. Oufkir est de plus en plus isolé. Les incessantes disputes entre leurs deux épouses n’arrangent pas la donne. «Cette pauvre parvenue voulait me faire sentir que Dlimi n’était peut-être pas aussi puissant qu’Oufkir, mais peut-être bien plus riche», déclarera Fatima Oufkir des années après. En janvier 1972, l’opposant au régime Abraham Serfaty est arrêté. Il sera relâché un mois plus tard sous la pression de manifestations d’étudiants. En mars de cette même année, Maurice Serfaty, fils d’Abraham, est arrêté par les hommes de Dlimi, ce qui entraîne la colère d’Oufkir, car ses enfants sont des amis de Maurice. «C’est de la routine, mon Général, on veut juste savoir où est son père, tous deux sont des ennemis de la monarchie, je ne fais qu’exécuter les ordres du roi», lui rétorque Dlimi. Calme et ferme, Oufkir profite encore de son statut : «Je te donne l’ordre de le relâcher immédiatement. Quant à Sa Majesté, je m’en charge». Cette période est marquée par un bras de fer de plus en plus tendu entre Dlimi et Oufkir. Le 16 août 1972, un Boeing royal qui revenait d’Europe avec à son bord le roi est attaqué par quatre F5 de l’armée de l’air marocaine. Ils échappent miraculeusement aux tirs aériens et atterrissent en catastrophe sur le tarmac de l’aéroport de Salé. En fin d’après-midi, le Colonel Dlimi, qui se trouvait dans l’avion, reçoit au côté de Hassan II les membres du gouvernement et les officiers. Ils croisent Hassan Lyoussi, chef d’état-major de l’armée de l’air. Dlimi veut l’abattre mais Hassan II l’en dissuade. Bien que condamnant les événements, Oufkir n’affronte pas les deux hommes. Le cortège du monarque quitte ensuite l’aéroport. Il ne comprend que cinq fidèles dont Dlimi. Dans la même journée, vers minuit, Oufkir se rend au palais de Skhirat où Dlimi et le général Moulay Hafid l’attendent. Il est tué le soir même. Pour l’épouse d’Oufkir, c’est Dlimi qui l’aurait assassiné. Mais pour sa fille Malika, Dlimi n’aurait pas eu besoin de tirer cinq fois, puisqu’il était excellent tireur. Le 25 novembre 1972, Jeune Afrique publie les propos du colonel Amokrane devant le tribunal militaire de Kénitra : «Les chefs de l’armée comme Sefrioui et Dlimi devaient siéger au conseil national de régence», avoue cet aviateur ayant attaqué le Boeing. Dlimi ne se souciera point du devenir de la famille Oufkir.

L’enfant du sérail

La disparition d’Oufkir hisse Dlimi au coeur du sérail. Il fonde la DGED (Direction Générale des Etudes et de la Documentation) en 1973. Opportuniste, il récupère tous les dossiers d’Oufkir et les perfectionne pour diriger l’Etat d’une main de fer. Il détient alors toutes les manettes du pouvoir. Incontournable, il contrôle le ministère de l’Intérieur, la gendarmerie et tous les départements liés au renseignement. Dlimi et ses hommes passent même au peigne fin tout ce qui concerne l’entourage royal : chambellans, gardes du corps et même les standardistes du roi ! «Avec Dlimi, le choix était restreint. Ou l’on était avec lui, ou l’on disparaissait : au minimum de l’entourage du monarque, au maximum de manière définitive», témoigne le commandant Mahjoub Tobji. Tout le gouvernement devait lui obéir. Sur le plan international, Dlimi envoie des armes, des munitions et des hommes dans plusieurs pays d’Afrique. Beaucoup de caporaux comme Benayech ou Skirej courbent l’échine devant lui. A titre d’anecdote, Dlimi envoie Skirej au Sahara pour le sanctionner. «Si Skirej boitait à vue d’oeil c’est parce qu’au début des années 1960, après avoir transmis un dossier confidentiel à Ben Barka, on lui aurait tiré dessus dans la rue sur ordre de Dlimi», rapporte un témoin de l’époque encore en vie.
Durant la guerre du Kippour (octobre 1973), Hassan II envoie Dlimi à plusieurs reprises en Syrie afin de contrôler les soldats marocains. Il commande officiellement la zone sud de novembre 1975 à mai 1976 et de mars 1980 jusqu’à sa mort. Le roi le charge de la protection militaire du Sahara contre les incursions de l’armée algérienne sous couvert du Polisario. «Dlimi a libéré le Sud en 1975 lors de la Marche verte. Celle-ci s’est arrêtée après que quelques hommes eurent franchi symboliquement la frontière. Ce sont Dlimi et ses hommes qui sont rentrés les premiers dans ce territoire», écrit Tobji, alors aide de camp de Dlimi. On retient aussi la construction du «mur de sable» sur une cinquantaine de kilomètres en 1980 qui comptait un poste marocain tous les 20 à 30 kilomètres pour sécuriser la région. Dlimi se déplace régulièrement à Genève pour s’entretenir avec les militaires algériens. D’après Tobji, il avait, dans sa ferme de Sidi Kacem, un émetteur-récepteur qui lui permettait de communiquer avec l’état-major algérien. L’enfant du sérail finit par devenir général. Ses ambitions ne cessent de grandir. Il projettera même, deux ans plus tard, d’évacuer le pétrole saoudien par pipe-line jusqu’au Maroc. Plus que jamais sûr de lui, il se permet même le luxe de ne pas toujours répondre aux appels du roi. Alors qu’il est à Laâyoune, les émeutes de juin 1981 éclatent à Casablanca. Contacté par Hassan II, il met du temps à se rendre sur les lieux. Selon Tobji, il n’était pas impliqué dans la sanglante répression de ces manifestations populaires.

Le 25 janvier 1983, après avoir été reçu par Hassan II au palais de Marrakech, «le général Ahmed Dlimi est mort dans un accident de circulation contre un camion dont le chauffeur a pris la fuite», annonce la télévision. Une version contestée en long et en large. Mijotait-il un attentat ou était-il tout simplement trop puissant ? Au lendemain de sa mort, Hassan II présente ses condoléances à la famille du défunt. Contrairement aux Oufkir, les membres de la famille Dlimi ne seront jamais inquiétés.

LA MORT DE DLIMI

Officiellement, Ahmed Dlimi se rendait à sa villa de la Palmeraie de Marrakech lorsqu’il a été percuté par un camion. La route qui le conduisait à sa demeure était étroite et peu fréquentée. Au même titre que la mort d’Oufkir, l’accident de voiture de Dlimi reste un mystère. Plusieurs thèses, basées sur la préparation d’un coup d’Etat, pourraient expliquer la disparition soudaine du Général. Selon un article d’Ignacio Ramonet, spécialiste en stratégie internationale, publié en 1984 dans Le Monde diplomatique, Dlimi concoctait avant sa mort un coup d’Etat afin de se rapprocher des Sahraouis. Dlimi fut questionné et tué au palais de Marrakech, puis placé dans une voiture pleine d’explosifs. Autres versions, avancées dans le livre de Gilles Perrault : voyant un rapprochement entre le roi et l’Algérie, Dlimi aurait décidé de l’éliminer pour éviter tout «bradage» du Sahara. Ou au contraire, il aurait peut-être envisagé de négocier lui-même avec les algériens face au positionnement trop fort de Hassan II. Mais pour Mahjoub Tobji, «la thèse selon laquelle Dlimi voulait se débarrasser de Hassan II ne repose sur rien de sérieux… Son coup d’Etat, je le dis et l’affirme, Ahmed Dlimi l’a réussi en 1976 en mettant l’armée sous sa coupe». L’ancien aide de camp de Dlimi explique que même si le Général ne lui confiait pas tout, il ne lui aurait jamais caché qu’il montait un coup d’Etat. Il ajoute que Hassan II a conforté la thèse de l’accident et n’a pas touché un cheveu de la famille Dlimi, ce qui est «une preuve supplémentaire que Dlimi a été liquidé à cause de différends d’ordre privé». La mort de Dlimi a été suivie, quelques heures après, de la visite dans la même ville du Président François Mitterrand. Etrange coïncidence.

LES HOMMES DE DLIMI

Basri, l’élève

«Dlimi ne fut pas un traître, absolument pas. C’était un patriote. Un patriote jusqu’au bout», déclarait à Jeune Afrique Driss Basri au lendemain de la mort de Dlimi. Chef de cabinet de Dlimi au début des années 1960, il est nommé secrétaire d’Etat à l’Intérieur dans les années 1970. Dlimi avait ainsi convaincu Hassan II de ne pas confier l’Intérieur à un militaire. Tout comme Dlimi, qui a longtemps attendu son heure de gloire dans l’ombre d’Oufkir, Basri est devenu l’homme fort de Hassan II après la mort de Dlimi.

Médiouri, le bodyguard

«Na’am, sidi». En bon serviteur, Mohamed Médiouri s’adressait ainsi à Dlimi. Après le coup d’Etat manqué contre le Boeing de Hassan II, en 1972, Dlimi, alors nouveau bras droit du roi, cherche une personne pour protéger ce dernier. Il fait appel à Médiouri, membre des Compagnies mobiles d’intervention. Médiouri devient ensuite chef de la protection royale. Dix années après sa nomination, il est le plus haut gradé de la police. Il demeurera le plus fidèle garde du corps de l’ancien monarque.

Benslimane, le dinosaure

Il était sous les ordres de Dlimi au Cab1 le jour de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka. A la mort de Dlimi, il gère le pays avec Basri. Plus que tous les autres dirigeants, il a su rester le plus discret possible pour ne pas être écarté. Le départ de Basri en 1999 lui ouvrira encore davantage la voie du pouvoir. Il est tour à tour Commandant des Compagnies mobiles d’intervention, haut commissaire de la jeunesse et des sports, ministre des PTT, directeur de la Sûreté nationale et, enfin, commandant de la Gendarmerie.

Transcription de l’émission ‘Dimanche magazine’ du 23/01/1983 Intitulée ‘L’ombre du roi’ sur Antenne 2

Auteurs : Paul Nahon et Jean-Louis Saporito

D : Dlimi

J : commentaires du journaliste

N : Nahon en interview (à aucun moment on ne le voit)

Agadir au sud du Maroc, sur une base militaire.

J : Voici le personnage le plus puissant du pays. Il ne s’est jamais laissé filmer, n’a jamais donné d’interview. C’est le patron de l’armée mais aussi le responsable des services de sécurité et l’homme de toutes les missions secrètes.

Base militaire, Agadir Coucher de soleil Plusieurs avions sont stationnés sur le tarmac

Dlimi et ses officiers présents

J : Cet homme c’est le Général Dlimi. Mais pour mieux comprendre l’irrésistible ascension de ce militaire, il faut remonter 17 ans en arrière. L’affaire Ben Barka : le lieutenant Dlimi est mêlé aux côtés du Général Oufkir à l’enlèvement sur le territoire français du leader marocain. Il a accepté de parler pour la première fois de cet épisode douloureux des relations franco-marocaines.

Dlimi assis répond aux questions du journaliste

Sous titre expliquant l’identité de l’interviewé ‘Général Dlimi, Chef des aides de camps du roi du Maroc’

Dlimi se promène dans le grand jardin d’une résidence (probablement la sienne)

D : Cette affaire m’a déjà coûté assez cher puisque j’ai passé huit mois en tant que euh… pensionnaire de la Santé à Paris, et que euh, heureusement, à la suite euh d’un procès public euh à Paris, en cours d’assises, euh j’ai été totalement blanchi et acquitté par la justice française. Euh… (Silence) Cette affaire malheureusement a été trop exploitée à mon avis. (Silence) et euh… personnellement comme je l’ai dit – parce que cette affaire avait éclaté lorsque je me suis retrouvé à Paris – dans le box des accusés, j’étais l’un de ceux qui regrettaient la disparition de Mehdi ben Barka. Air affecté quand il évoque Ben Barka

Parce que d’abord c’était un Marocain, c’était un Marocain prestigieux, c’était un nationaliste, un patriote… euh personnellement je l’avais très très peu connu mais que je déplorais réellement, non pas seulement sa disparition mais sa disparition pour le Maroc, parce que c’était un élément qui pouvait apporter beaucoup de choses euh à son pays.

Dlimi passe en revue des troupes sur une base militaire

J : Des propos sans risque 17 ans après. Mais le Général Dlimi c’est aussi et surtout celui qui a rétabli la situation au sud marocain, face aux troupes du Polisario qui ont infligé par le passé de sévères défaites aux soldats du roi Hassan II

Dakhla, différents plans de la ville

Psalmodie du Coran en fond

J : Nous sommes ici à Dakhla, à 3000 kilomètres de Rabat, près de la frontière mauritanienne, dans ces territoires cédés à la Couronne du Maroc il y a 8 ans par les Espagnols et revendiqués par le Polisario. Aujourd’hui les populations du Sud se sentent en sécurité. Mais c’est une véritable guerre d’usure que doit poursuivre le pays. L’économie et toutes les forces de la Nation y sont engagées. Une guerre qui coûte très cher, au minimum six millions de Francs par jour. Deux pays financent : l’Arabie Saoudite et l’Amérique. On comprendra mieux, que dans tout le pays, les tensions sociales restent toujours vives car toute la vie politique reste conditionnée par la situation dans le sud.

Dlimi et ses officiers, base militaire dans le sud

J : Pour le Général Dlimi et ses officiers, un souci constant, le renouvellement des armes de plus en plus sophistiquées qui ont fait leur apparition sur le terrain. Cependant, la supériorité actuelle de l’armée marocaine a été obtenue en grande partie grâce à l’aviation. Les avions américains F15 et surtout les Mirage 3 français font la différence. Chaque jour, les troupes marocaines lancent des opérations de ratissage pour mettre à l’abri les populations civiles.

Avions F15 et Mirage 3

Dlimi et ses officiers au bord d’un hélicoptère.

J : Hélicoptères, chars, artillerie lourde, blindés légers. But de ces opérations : repousser le plus loin possible en territoire algérien les troupes du Polisario qui continuent de s’infiltrer au Maroc

D : Il y a quatre jours, euh, nous avons eu, euh, un euh… un accrochage qui s’était très très bien terminé pour nous. Nous avons pu prendre trois prisonniers. Et ils ont eu trois morts et nous nous…

N : Un accrochage avec le Polisario ?

D : Avec le Polisario

N : C’était à combien de kilomètres d’ici ? Est-ce qu’on sait ?

D : A euh… une quinzaine de kilomètre d’ici N : Donc si ce n’est pas un exercice fictif, vraiment…

D (l’interrompant): Non, non, la la (dialecte marocain). Absolument.

Plans du Sahara vu du ciel

Tanks et blindés marocains dans le désert

Voix de Dlimi : C’est une guerre au fond assez classique qui euh surtout euh…une guerre comme celles qui se déroulent dans cette deuxième moitié du XXe siècle où nous voyons soi-disant des mouvements de libération installés dans un pays voisin, qui est en l’occurrence pour nous l’Algérie, qui à partir de ses bases, menait des actions euh de guerre euh… Parce qu’on ne peut pas parler de guérilla au moment où on en emploie des chars de part et d’autre. Mais l’apparition de ces armes est venue d’abord de l’autre côté malheureusement.

(Donne des ordres à ses officiers, puis le monologue de la voix reprend)

D : Pour qu’une guerre s’arrête, il faut ou une défaite de l’un, une défaite totale de l’un des deux adversaires, ou qu’il y ait consensus ou pression amicale sur les uns et sur les autres pour les amener à une table de négociation et aboutir à un compromis. (Long silence) Je pense que cette guerre pourrait s’arrêter assez rapidement si les uns et les autres, je parle de nos adversaires quand je parle des uns et des autres parce que vous avez l’Algérie et la Libye et le soi-disant Polisario manipulé par les deux. Donc s’ils se mettaient une fois pour toutes d’accord pour l’application des résolutions qui ont été euh… acceptées par l’ensemble à Nairobi et qui consistaient en un cessez-le-feu d’abord, et ensuite en l’organisation d’un référendum pour consulter les populations du Sahara sur leur avenir, je pense que la guerre pourrait s’arrêter.

Dlimi adossé à un blindé

Dlimi remonte dans le blindé et met fin à l’entretien. On l’entend donner des indications au conducteur

Célébrations dans un village sahraoui. Fantasia. Femmes chantant. Tribune des officiels. Tentes du banquet

J : Nous sommes toujours ici au sud du sud et cette fantasia en plein hiver n’est pas une manifestation touristique. Cette fantasia c’est au contraire la marque, le sceau du royaume sur les territoires qu’il contrôle. C’est aussi la démonstration que, grâce aux militaires, les populations sahraouies peuvent désormais commercer et se déplacer en toute sécurité. Les routes sont ouvertes. Du nord au sud, l’armée est omniprésente. Cette armée, plusieurs fois putschiste, tentée par le passé par des aventures politiques. Avant cette guerre, le roi Hassan en avait peur. Aujourd’hui, il doit compter avec elle et surtout sur elle. Les militaires restent les gardiens de la monarchie mais tout le monde a encore en mémoire les tentatives de coup d’Etat de Skhirat.

D : Non, l’armée n’a pas de prétention politique, absolument pas. Euh… l’armée actuellement, je dois dire que même si elle est engagée dans ce conflit du Sahara, est fière de remplir les missions qui lui est confiée. Actuellement, que ce soient les officiers, les sous-officiers, les hommes de troupes qui la composent, euh… sont fiers et dignes de la confiance qui a été placée en eux. Euh… (Silence) Et je dois ajouter que toute armée, que ce soit l’armée marocaine ou toute armée, qui est heureuse de faire son travail, qui est heureuse…euh (court silence) de faire le métier que les uns et les autres ont choisi, euh… cette armée, on ne peut pas attendre d’elle des problèmes sur le plan intérieur dans un pays.

N : Donc donc pas de danger de coup d’Etat comme ça s’est passé auparavant ?

Visage de Dlimi en gros plan

D : Non, absolument pas, absolument pas. Et d’ailleurs, les coups d’Etat qui ont eu lieu avant ne concernaient absolument pas l’ensemble des FAR, concernaient euh quelques éléments qui se comptaient euh sur les doigts d’une main. (Court silence) Et n’oubliez pas que c’est l’armée qui a rétabli l’ordre euh après l’affaire de Skhirat ! Retour dans le jardin.

J : Toujours Dlimi, cette fois aux côtés du roi, qui recevait à Ifrane, une délégation d’ambassadeurs arabes. L’ombre du monarque est devenue, au fil des années, l’ami personnel et le conseiller le plus écouté. Craint et admiré, il symbolise aujourd’hui parfaitement l’ambigüité qui a toujours existé au Maroc entre le souverain et son armée.

Le roi Hassan II reçoit à Ifrane une délégation d’ambassadeurs arabes. Dlimi est présent On entend les journalistes français lui demander ‘Montrez-nous mon Général !’ Il s’exécute, fier. (Rires)

Dlimi et ses officiers pêchent depuis un bateau.

Dlimi arrive à pêcher un gros poisson puis un deuxième

DOSSIER PUBLIE DANS LE JOURNAL HEBDOMADAIRE – NUMÉRO 390 – du 4 au 10 avril 2009

Tags : Maroc, Hassan II, Ahmed Dlimi, armée, Driss Basri,

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