Hassan II – Entre tradition et absolutisme – Révélations sur le roi du Maroc

Hassan II, le livre qui dit tout…Révélations…

L’écrivain des roisHassan II, le livre qui dit tout…Révélations…. Ancien directeur du bureau de l’AFP à Rabat, Ignace Dalle a dédié plusieurs ouvrages au Maroc, lesplus marquants étant Une espérance brisée et Les trois rois. Hassan II : entre tradition et absolutisme (éd. Fayard) raconte en près de 700 pages la vie et le long règne de Hassan II. Son ouvrage repose sur un travail de recherche étalé sur plusieurs années.

L’auteur a multiplié les voyages et les contacts au Maroc et en France, il a aussi épluché les archives déclassées de la diplomatie et des RG français, notamment ceux correspondant à la période du protectorat.

Très attendue, la nouvelle biographie de Hassan II, qui vient d’être publiée en cours de semaine à Paris, explore toutes les facettes d’un personnage fascinant. Extraits.

Baisemain précoce

Président d’honneur à l’âge de 4 ans du mouvement scout créé en 1933 à Salé, colonel de la Garde sultanienne à l’âge de 7 ans, le jeune prince a tendance à se prendre un peu au sérieux. De fait, le sultan ne ménage guère le prince : “Mon fils, je t’ai observé tout à l’heure lorsque tu traversais la place devant le palais et que tu tendais ta main à baiser.

Tu ne semblais pas ressentir la moindre gêne et, au contraire, y prendre du plaisir. A l’avenir, n’oublie jamais de retirer la main que l’on veut embrasser. Sache que l’attachement témoigné à notre famille étant d’ordre spirituel et moral, il ne saurait être exprimé par un baisemain”.

Le piano et l’accordéon

Mohammed V a autorisé son fils, alors âgé de 10 ans, à étudier le piano et à apprendre le solfège. Mais, contrairement à ce que prétendent certains de ses hagiographes, Moulay Hassan, quels qu’aient été ses dons musicaux, n’a jamais été un “remarquable pianiste”. Tout simplement parce que Mohammed Ben Youssef a mis rapidement un terme à cette passion naissante ! Pétri de regrets, le futur roi s’est clairement expliqué sur ce point : “Je dois dire que, dans le domaine artistique, j’ai été victime de ma formation. Mon père m’a vu tâter d’un certain nombre de choses, et particulièrement de la musique. Cependant, à partir de l’âge de 11 ans, il me fut interdit de toucher à un instrument de musique. Quand je lui ai demandé une explication, il m’a dit : ‘J’ai senti que si vous vous adonniez à un art, il serait de nature à éclipser l’art dont je voudrais qu’il soit le vôtre, celui de gouverner’”. Les injonctions paternelles n’empêcheront pas Hassan II de rester toute sa vie un amateur éclairé de musique. Dès cette époque, d’ailleurs, il s’essaie avec un certain bonheur à l’accordéon.

Sens interdit ? Connais pas !

En mai 1950, un policier indique à sa hiérarchie avoir “sifflé une voiture qui s’engageait à vive allure en sens interdit, boulevard du général Leclerc à Rabat”. “La voiture, poursuit l’agent, s’est arrêtée puis a fait marche arrière, manquant de me renverser si je ne m’étais pas écarté. Je me suis approché du conducteur, l’ai salué et lui ai dit : “Monsieur, vous ne voyez pas la plaque de sens interdit ?”. Ce monsieur m’a répondu d’un ton arrogant : “Non, je ne la vois pas. Et même si je l’avais vue, qu’est-ce que vous voulez ?”. Devant l’attitude de ce monsieur, je l’ai invité à se ranger à droite et à me présenter ses papiers : il s’agissait de son altesse impériale Moulay Hassan ! Je lui ai rendu son permis, m’excusant de ne pas l’avoir reconnu. Et il est reparti… en empruntant le sens interdit”.

La baraka, depuis toujours

On a souvent parlé de sa baraka, mais peu de gens savent que, durant une croisière en mer, en juillet 1949, Moulay Hassan a échappé de peu à une mort certaine. Il a raconté à l’un de ses hagiographes français, Bernard Lugan, cet étonnant épisode, alors que la Jeanne d’Arc venait de mouiller à Agadir et que les élèves officiers avaient débarqué dans la ville : “Je dormais avec mes camarades dans une des chambrées de la caserne de cette ville. Une nuit, je fus si indisposé par les ronflements d’un jeune militaire et par la chaleur ambiante que je décidai d’aller dormir en plein air. Je pris une couverture et allai m’étendre sur le sable de la plage, où je ne tardai pas à dormir profondément. Or, cette nuit même, mes camarades furent tirés de leur sommeil et embarqués dans un hydravion pour un exercice de routine. L’appareil tomba en mer et tous les passagers furent noyés. Les responsables du stage furent bouleversés : ils croyaient en effet que je faisais partie des victimes et ne savaient comment faire part de cette triste nouvelle à mon père”.

Enfant trop gâté

Ancien secrétaire d’Etat à l’Education et directeur du collège royal, Mohamed Chafiq, esprit libre et conteur plein d’humour, n’est pas étonné de la manière dont a régné Hassan II : “Il était le produit d’une histoire et d’une culture arabo-islamique qu’il est indispensable de connaître pour le comprendre. Or, cette culture est une culture de l’exagération, du panégyrique, de l’enfant gâté. Elle s’oppose à la culture occidentale. J’ai ici un poème, un panégyrique de Hassan II composé alors qu’il avait 13 ans : un poète marocain clame son bonheur d’avoir pu embrasser la main du prince ! Comment voulez-vous qu’il en sorte indemne à l’âge adulte ? Hassan II est aussi la victime de la culture de son pays”.

Touche pas à ma sœur !

En mai 1952, un haut responsable de la police française à Oujda relate qu’un déplacement du Wydad de Casablanca, club de foot, lui a permis d’apprendre un scandale touchant à la famille du sultan : “Un ami de Moulay Hassan a ramené il y a quelques jours de Casablanca deux Européennes qu’il a déposées chez le prince. Moulay Hassan leur proposa de les emmener aux Sables d’or, près de Témara, à une dizaine de kilomètres de Rabat. En arrivant, Moulay Hassan fut absolument médusé d’apercevoir dans la salle sa sœur, Lalla Aïcha, en train de danser. Entrant dans une colère violente, il sortit son revolver pour abattre sa sœur. Mais un “nègre” (sic) qui les accompagnait intervint pour l’empêcher de tirer et parvint à le maîtriser en lui faisant entendre qu’abattre sa sœur, c’était commettre un geste qui pourrait coûter le trône à son père… Lalla Aïcha profita de la confusion qui suivit pour disparaître avec son amant et filer à toute vitesse sur Rabat. Elle alla trouver sa mère et lui raconta qu’elle était sortie prendre l’air avec sa gouvernante française et qu’au cours de la promenade elle avait rencontré Moulay Hassan en état d’ébriété, en compagnie de deux femmes de Casablanca. La mère prit fait et cause pour sa fille et se rendit chez le sultan, qu’elle informa duscandale. Mohammed V fit mander sur le champ Moulay Hassan et lui adressa les pires reproches. Il le mit en demeure de ne plus revoir sa sœur. Dans la bagarre, Moulay Abdellah prit lui aussi le parti de Lalla Aïcha. L’affaire fit beaucoup de bruit à Casablanca, où l’incident est connu dans tous les milieux bourgeois”.

L’amitié de Moulay Hafid…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, évoquons ce qu’il y a eu de plus anecdotique dans la relation de Hassan II avec la communauté juive : ses maîtresses. De la fin des années quarante jusqu’à l’exil en 1953, Hassan mène une vie de fêtard qui n’échappe ni à l’administration du protectorat ni à ses compatriotes. “Collabo” notoire des français qui en ont fait un des khalifa de Casablanca après la Seconde guerre mondiale, Moulay Hafid Alaoui n’éprouve aucune difficulté à convaincre des jeunes femmes de la communauté juive de se joindre aux nombreuses fêtes organisées par la jeunesse dorée de la grande ville. L’héritier du trône apprécie particulièrement leur compagnie. Pour “services rendus”, le prince saura “renvoyer l’ascenseur” en récupérant dans son équipe un Moulay Hafid que Mohammed V venait de destituer de son poste de gouverneur de Marrakech sous la pression de Ben Barka.

Mon nom est Jalil

Quelques semaines avant le douloureux départ pour l’exil, Moulay Hassan a manifestement trouvé le moyen d’adoucir une existence tourmentée. Les devoirs de sa charge ne l’empêchent pas de jouir de tous les plaisirs qui s’offrent à sa portée : “Depuis quelques temps, notent les RG français, Moulay Hassan descendrait au moins deux fois par semaine à Casablanca pour participer à des surprises-parties organisées soit chez Yacoubi, avenue Meinier, soit chez Boukali, boulevard Bonaparte”. Moulay Hassan se comporte aussi au passage en parfait “groupie”. Le 31 juillet 1953, il adresse ainsi une lettre expresse à la danseuse étoile de l’opéra de Marseille, il la signe “Jalil” et la fait poster à Fès par le directeur d’un hôtel.

La french connection

Une confidence faite par Mohammed V à son ami le docteur François Cléret ajoute un élément étonnant à la biographie de Hassan II : si l’on en croit le médecin français, la grand-mère paternelle de Hassan II aurait été d’origine française. “A la fin de l’année 1955, quelques jours après son retour au Maroc après vingt-sept mois d’exil, Mohammed V m’a confié un secret : “La joie profonde que je ressens aujourd’hui d’être au milieu de mon peuple, me dit-il, est un peu assombrie par la mort de ma mère, Lalla Yacout, la veille de mon retour au pays. Cette femme, que j’ai beaucoup aimée, a eu une grande importance dans ma vie. Aujourd’hui, je vais vous faire une révélation. Ma mère était française. Elle a été enlevée à la fin du XIXème siècle près de Hyères, en Provence, par les derniers barbaresques de Tunisie, qui l’ont revendue aux pirates de Salé. Finalement, des tribus du Haouz l’ont offerte à mon père, Moulay Youssef”. Une fois monté sur le trône, poursuit le médecin, le jeune sultan a donné à sa “mère” des conditions de vie décentes. Toute sa vie, y compris à Madagascar où il n’avait pu l’emmener, il est resté en contact avec elle. Grâce à elle, le sultan parlait un bon français et, s’il avait recours à un interprète ou s’exprimait volontairement dans un français approximatif, c’était pour donner le change à ses interlocuteurs français ou pour gagner le temps de la réflexion”. Mohammed V n’a plus jamais évoqué sa filiation avec son ami médecin. Hassan II était-il au courant de l’existence de cette ascendance étrangère ?

Petits arrangements entre amis

Madagascar, comme au Maroc ou ailleurs, les besoins d’argent du prince héritier sont permanents. A la fin du mois de juin 1955, une superbe Buick importée du Maroc par le sultan est volée à Tananarive. Curieusement, le prince l’avait assurée quelques jours auparavant auprès de la compagnie Descours et Cabo. Très rapidement, il se rend dans la capitale malgache et réclame à la compagnie d’assurances la somme de 1,8 million. Il demande en outre que les papiers établis ne fassent état que d’un remboursement de 1,1 million. Pour quelle raison ? Parce que, comme il le déclare un peu plus tard, “cette différence me permettra ainsi de régler quelques dettes”. “Le prince, conclut l’auteur de cette note, a évidemment demandé à la personne qui a bénéficié de ses confidences de faire preuve de la plus grande discrétion, notamment vis-à-vis des membres de sa famille”.

J’aime et j’aime pas !

En juin 1956, Moulay Hassan est au Caire et se comporte déjà comme un vieux routier de la politique internationale. Son discours est double. Aux Egyptiens, il confie avoir gardé une impression “inoubliable” de son séjour, occultant totalement “les moustiques et la chaleur accablante” dont il se plaignait auprès de ses proches. Il affirme à Mahmoud Al Saadani, envoyé spécial du quotidien Al Goumhouriya : “Le Caire m’a étonné, elle est beaucoup mieux que certaines capitales européennes. Votre peuple est bon, et la personnalité de votre chef, Nasser, m’a profondément ému”. Mais, à l’ambassadeur de France au Caire, le prince n’a pas caché que l’Egypte et ses dirigeants ne lui ont pas fait “la meilleure impression” et que “les prétentions du président Nasser ont agacé sa susceptibilité”.

Un hélico, deux avions

Dirigé par Si Bekkai, proche de la famille royale, le gouvernement marocain propose, début juillet 1956, d’offrir un avion au prince impérial à l’occasion de son 27ème anniversaire. Convaincue des bonnes dispositions du prince à l’égard de Paris, la France se résout, au mois de septembre, à lui offrir un hélicoptère. Mais, sans doute trop inconfortable ou bruyant, l’engin ne suffit pas au bonheur du prince. Le 30 octobre 1956, il envoie un émissaire au conseiller financier de l’ambassade de France pour lui demander confidentiellement 120 000 dollars… afin d’acheter deux avions.

L’amour ou le trône

En 1957, la filmographie de la comédienne française Etchika Choureau (qui avait entamé sa carrière en 1952, dans un film de Michelangelo Antonioni, I Vinti) marque un vide total ! Que se passe-t-il ? Tout simplement, à l’instar de Cécile Aubry, tombée amoureuse d’un fils du Glaoui, le fameux pacha de Marrakech, Etchika s’est éprise de Moulay Hassan, autre “prince oriental” selon la presse people. Elle l’a rencontré à Cannes, où le prince se remet fastueusement d’une pénible ablation des amygdales. Un amour compliqué ! Elle reprend le travail en 1958, avec deux films tournés aux Etats-Unis, qui font un flop. Le succès ne reviendra plus. Elle disparaît ensuite pendant quelques années, passant le plus clair de son temps au Maroc en compagnie du prince héritier. Ainsi, en ce milieu de l’année 1960, non seulement Etchika est enceinte mais, selon ce qui est rapporté au souverain, elle se bercerait d’illusions et se verrait déjà reine ! Mohammed V se doit, lui, de veiller au respect des coutumes de la dynastie alaouite. Il tente de ramener son fils à la raison, menace de le destituer au profit de son jeune frère Moulay Abdellah… Le docteur Cléret est alors chargé de transmettre à Hassan les observations du roi, aux yeux de qui il est impensable que l’héritier du trône épouse une étrangère, et encore moins qu’elle puisse lui donner un enfant. Le scandale serait énorme ! Mis en demeure de choisir entre le trône et l’enfant, Moulay Hassan opte, alors, pour le trône…

La mort de Mohammed V…

Dans la soirée du 25 février 1961, veille de la date qu’il a retenue pour l’intervention, Mohammed V entre en clinique et s’installe dans la chambre que Cléret lui a préparée. “Le 26 février 1961 au matin, poursuit ce dernier, j’aidai Sidna (Mohammed V) à se lever. Il s’était purifié le corps dans un bain prolongé et l’avait parfumé aux senteurs de l’encens comme pour un rendez-vous avec Dieu. Il était étonnamment calme, résigné. Il m’apprit, penaud, que, devant l’insistance de Lalla Abla, qui lui présentait un bol de tisane comme un remède miracle, il avait rompu le jeûne prescrit et l’avait bu aux environs de 23 heures. Je prévins aussitôt l’anesthésiste suisse, qui ne parut pas troublé. Muni de mon dossier médical, ce dernier prit aussitôt son patient en charge. A 9 heures, le roi s’allongeait sur la table d’opération. Il me prit la main et je sentis son étreinte se desserrer lentement”. Assis dans un angle de la salle, Cléret assiste, inquiet, à l’opération. A 11 heures, il accompagne le chirurgien au moment où il sort pour annoncer le bon déroulement de l’intervention au prince Moulay Hassan, lequel attend dans le patio, entouré du docteur Abdelkrim Khatib, du docteur Henri Dubois-Roquebert et d’une dizaine de médecins. Chacun se réjouit. 20 minutes plus tard, une infirmière vient discrètement avertir le médecin et ami de Mohammed V que l’anesthésiste, resté en salle pour le réveil, désire le voir d’urgence. Il est livide : son patient gît sans vie !

Fou comme un éléphant

Belgrade, septembre 1961. Hassan II sympathise avec le Premier ministre de Birmanie, U Nu. Il convie ce dernier à un dîner et, pour le remercier, U Nu lui offre un éléphant d’Asie. Au retour de Belgrade, l’éléphant de parade d’U Nu, richement harnaché, conduit par son cornac birman, arrive à Rabat. Le pachyderme salue respectueusement le roi en fléchissant la patte droite. Hassan II, charmé, met à sa disposition le vaste parc de sa résidence d’été de Dar Es Salam, où l’animal vit heureux. Le cornac se lassant, il faut le renvoyer dans son pays. N’entendant plus la voix qui le rassurait, l’éléphant se lance dans une course effrénée, à la recherche de son compagnon. Affolé, il court dans tous les sens, déracinant les arbres, chargeant les hommes dont il ne comprend pas le langage. Il est finalement abattu par le colonel Gharbaoui, juché sur un char…

Une farce de mauvais goût

Peu de temps après avoir pris le pouvoir, Hassan II se rend à Fès, la capitale spirituelle, afin de sacraliser son intronisation. C’est l’occasion des grandes festivités. Après celui des hommes vient le jour consacré aux réjouissances réservées aux femmes, toujours en présence du roi. Les épouses des ministres, des dignitaires du royaume, des ambassadeurs des pays arabes, des notables de haut rang partagent les joyeuses agapes avec les membres de la famille royale. A la fin du repas, on amène le gâteau du roi, une monumentale pâtisserie. Bientôt, toutes ces femmes sont prises de malaises, vomissent, s’agitent, convulsent dans ce que le docteur François Cléret qualifie de “manifestations de délire onirique”. “Ce furent, se souvient le vieux médecin, deux journées épouvantables. Les épouses des ambassadeurs arabes étaient compromises… Le gâteau était drogué. Je me débattais seul au milieu de deux cents femmes ! Il a fallu qu’avec mon chauffeur nous dévalisions le plus discrètement possible les pharmacies de Fès pour récupérer un antidote à base d’atropine et tous les contre-poisons disponibles. C’est Hassan II qui était à l’origine de cette malheureuse initiative, et il ne pensait pas que cette grosse farce prendrait une telle ampleur. Je commençais à découvrir le nouveau roi”.

Ils ont vu la tête de…

Lors d’un entretien, le Fqih Basri nous a raconté que deux proches du roi (son beau-frère, Mohammed Cherkaoui, toujours vivant, et Driss Slaoui, décédé) lui auraient affirmé avoir assisté, deux jours après l’enlèvement de Ben Barka, à un dîner d’une dizaine de personnes dans la villa de Souissi (près de Rabat) de Hassan II. A la fin du repas, un grand plateau couvert d’un linge aurait été apporté. Le roi aurait retiré le linge et la tête de Ben Barka serait apparue. Cherkaoui aurait été pris de vomissements et Hassan II lui aurait dit : “Ah ! Je vois que quand on touche à un de tes amis, cela te rend malade !”. Dans une lettre à Me Maurice Buttin, avocat de la famille Ben Barka, Mohammed Lahbabi, longtemps un des principaux dirigeants socialistes marocains, évoque également au conditionnel “le rapatriement de la tête de Ben Barka au Maroc”. Quatre fois condamné à mort, Fqih Basri, militant d’extrême gauche, est un de ceux qui affirmèrent que Hassan II avait fait assassiner son père, et ne fut pas inquiété pour ce genre de propos. Il n’a pas toujours été crédible et suscitait une certaine méfiance chez nombre de ses anciens amis politiques.

Docteur Hassan II

Régulièrement entouré de spécialistes marocains ou étrangers, Hassan II est obsédé par sa santé. Dans un entretien accordé à la revue italienne Class, il affirme même avoir étudié la médecine “durant ses deux années et demie d’exil à Madagascar, mais sans suivre de cours réguliers, puisqu’en ce temps-là il n’y avait pas de faculté de médecine sur l’île. Un médecin qui serait en même temps juriste serait un homme particulièrement brillant. Malheureusement, je n’ai pu le réaliser”. Il lui arrive fréquemment d’appeler François Cléret aux quatre coins du palais “pour des motifs futiles : prise de tension artérielle, avis sur un problème de santé, exposé sur une période d’histoire du pays, et cela au milieu d’une assemblée de ministres ou de personnalités étrangères étonnées mais respectueuses”. Un jour, une cousine de la mère du roi, souffrant de douleurs abdominales, est “examinée” par Hassan II, qui conclut à une appendicite aiguë. Il convoque le docteur et le met en demeure de l’opérer. “J’eus beaucoup de mal à lui épargner cette intervention inutile. Tout se calma d’ailleurs avec un antibiotique. Le roi fut néanmoins très affecté par ma réaction et m’ignora pendant plusieurs jours”. Ce n’était pas la première fois que le souverain imposait un traitement à l’un de ses proches. Déjà, son cousin Moulay Ali s’étant plaint d’une douleur à la jambe, Hassan II avait “diagnostiqué” une fracture à la cuisse et contraint un chirurgien marocain à immobiliser le malheureux dans un plâtre monumental pendant un mois !

Le fqih de Sa Majesté

Le docteur Cléret soutient que Hassan II avait une peur terrible de mourir, surtout de maladie. Un jour qu’il se trouvait à Lausanne avec le roi, celui-ci lui demanda de l’accompagner chez un Suisse qui lui avait fait croire qu’il rajeunissait les gens par le biais de lavements et de micro-organismes. “C’était un escroc, et j’ai eu bien de la peine à en convaincre le souverain…”. Hyperréaliste et fort intéressé par les découvertes scientifiques, Hassan II se comporte pourtant de façon peu rationnelle en certaines circonstances. Rencontrant le roi Hussein de Jordanie peu après la seconde tentative de coup d’Etat, il lui confie, selon une amie du souverain jordanien, qu’il est désormais conseillé par une sorte de voyant qui lui évite de se retrouver dans des situations périlleuses. Entre autres recommandations, le spirite lui a ainsi ordonné de ne jamais prendre l’avion le mardi…

On ne rigole pas avec le roi !

L’humour n’est pas le trait dominant de la personnalité hassanienne, même si les courtisans qui l’entourent ne manquent pas une occasion de s’esclaffer à la moindre saillie du “patron”. Son manque d’humour a peut-être même provoqué des drames. En tout cas, François Cléret est persuadé d’en avoir évité un : “Une année, à la fin du mois de ramadan, le roi avait invité sa cour dans sa villa de Souissi. Etchika Chourou, qu’il revoyait régulièrement, était présente, et avait ramené de Paris Marc, un gay très drôle et très intelligent. On sert une tête de veau : “Ah, dit Marc, cela me rappelle quelqu’un !”, et se tourne vers Hassan II. Celui-ci prend très mal cette plaisanterie quelque peu déplacée. Il a l’air furieux et fait un petit signe de tête, comme il lui arrivait souvent. Quatre gardes du corps se jettent alors sur le malheureux et s’apprêtent à le défenestrer. J’ai regardé le roi avec beaucoup de sévérité. Je suis convaincu que j’ai sauvé la vie du type. Antiquaire de son métier, Marc m’a fait cadeau par la suite de deux belles lampes…”.

De l’amour des langues

Hassan II pouvait raconter une fable ou une histoire qui, sans être désopilante, est amusante et instructive. A quelques-uns de ses sujets qui l’interrogeaient, lui, l’inconditionnel du bilinguisme, sur la langue que les Marocains devaient maîtriser –l’arabe, le berbère ou une autre -, on lui prête cette réponse : “Un jour, un rat convoqua ses enfants encore trop jeunes pour connaître la vie et ses dures réalités. ‘Le chat est notre ennemi, leur dit le père rat d’un air grave. Vous devez donc savoir que le chat, qui représente un danger pour vous, est reconnaissable parce qu’il miaule. Vous voilà avertis, mes enfants : faites donc le meilleur usage de ce conseil !…’. Ce que firent les petits rats. Le chat, sans cesse bredouille, voyant qu’il était incapable d’attraper les petits rats, eut alors l’idée géniale d’aboyer au lieu de miauler. Et chaque fois qu’il attrapait un petit rat qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait, il lui disait : ‘C’est ton père qui est responsable de ta capture, parce qu’il ne t’a appris qu’une seule langue !’”.

Un roi sympa

Automne 1990, la sortie du livre de Gilles Perrault, Notre ami le roi, provoque un séisme. Parfois volontairement excessif dans sa formulation pour mieux toucher le lecteur, le brûlot connaît un énorme succès et frappe l’imagination des Marocains. Hassan II en est aussi surpris que furieux. Interrogé quatre ans plus tard par Eric Laurent, Hassan II parle de “manipulation” des éditions Gallimard : “Les Français, confie-t-il au journaliste, m’aiment bien. Ils m’ont vu sur la couverture en smoking, je suis élégant. Ils ont acheté le livre pour cela. Pour eux, c’était l’histoire d’un roi sympa !”.

Une nounou juive…

Assistant du secrétaire d’Etat, en charge du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord sous la présidence de Bill Clinton, Martin Indyk est amené à rencontrer fréquemment Hassan II dans les dernières années de sa vie. Dans un entretien accordé dix ans après la mort du roi, l’ancien ministre américain livre une anecdote révélatrice :“’Vous savez, Monsieur Indyk, j’ai des sentiments particuliers envers les juifs, car, bébé, on m’a séparé de ma mère biologique et, de ce fait, elle ne m’a pas donné l’affection maternelle nécessaire. Ma nounou juive m’a élevé et m’a donné cette affection, et c’est pourquoi je suis attaché à la communauté juive’. Voilà tout ce qu’il m’a dit. Etrange ! Cela faisait des années que je venais le voir comme représentant du président Clinton, et lui me voyait en tant que juif ! Il me semblait qu’il avait confiance en moi comme il avait confiance en sa nounou. Il y avait une sorte de transfert d’affection…”.Recevant Shimon Peres le 18 mars 1981 dans son palais de Marrakech, Hassan II lui avait tenu des propos similaires :“Je suis heureux de vous rencontrer. Je tiens à vous dire que j’ai un sentiment particulier pour les juifs. Ma nourrice était juive et mon père m’a appris que cela portait malheur de faire mal aux juifs. Dieu ne le permet pas”.

Curieusement, ses hagiographes ne disent mot de cette “nounou”. Hassan II lui-même n’évoque dans ses mémoires que deux gouvernantes françaises. Il semble réserver cette “révélation” à des personnalités juives, qui n’en ont parlé que plusieurs années après sa mort.

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