L’Algérie est dans le tiers-monde !

En journalisme, il y a une technique qui consiste à parler d’un pays ou de son Président sans citer nommément l’un ou l’autre, mais en donnant des indices suffisants pour édifier le lecteur. Il faut surtout veiller à ne pas faire avaler à ce dernier toute la potion d’un seul coup, mais à la lui administrer à doses homéopathiques, selon les bonnes recettes de Cherif Messadia.

Un bon titre, tout d’abord, suffisamment accrocheur, mais sans trop en dire, juste assez pour inciter à lire, comme celui qui nous concerne : «La manipulation des constitutions dans le tiers-monde.» Voilà : une entité géographique et politique, assez vaste pour inclure le plus grand nombre de pays susceptibles d’en faire partie, et surtout de s’adonner avec constance à ce jeu.

La signature de l’auteur peut figurer sous le titre ou à la fin du texte, selon sa volonté, tant qu’elle ne s’oppose pas à celle du rédacteur en chef ou du patron du journal, ici le saoudien Elaph. Ici, l’article est signé Hassan Al-Attar, un parfait inconnu autant pour Wikipedia que pour moi, s’il ne s’agit pas d’un de ces pseudonymes qui renvoient à une figure historique.(1)

Quant au contenu, les lecteurs avertis ou pas assez en ont déjà beaucoup appris et ils peuvent s’arrêter là, en connaissance de cause et du pays concerné et de son Président.

Pour vous épargner le préambule sur ce qu’est une constitution, son objet, son rôle, passons immédiatement à ce qu’on fait de cette loi fondamentale dans le tiers-monde et dans «notre monde arabe».(2) Le plus souvent, écrit-il et ça brûle déjà, «le Président affirme en début de mandat qu’il respectera la Constitution et la loi et qu’il n’a pas l’intention de durer au-delà de deux mandats. Mais dès que se profile la fin du deuxième mandat, ce Président s’empresse d’apporter des réformes à la Constitution, afin qu’il puisse demeurer au pouvoir jusqu’à sa mort ou jusqu’à un coup d’Etat militaire. Comme toujours, ces réformes sont justifiées par l’existence de dangers extérieurs qui menacent la patrie et par la volonté populaire qui lui demande de rester à son poste. Mais la réalité est que, durant ces deux mandats, le Président a étendu sa poigne sur l’Etat et sur ses institutions et les a tous mis à son service et au service de sa coterie. Quant au référendum confirmatif, il est généralement de pure forme, avec juste de quoi le rendre acceptable par un peuple à la volonté subornée. Tous les régimes arabes, issus des révolutions contre le colonialisme étranger ou contre des régimes archaïques et réactionnaires, ont gouverné selon des Constitutions taillées sur mesure. Des Constitutions destinées à leur assurer la pérennité au pouvoir.»

Comme notre confrère a senti que nous ne sommes pas encore rassasiés, il poursuit : «Toutes les Constitutions des pays arabes et toutes les réformes qu’elles ont subies n’ont été qu’un dispositif garantissant le maintien au pouvoir. La seule différence est dans la manière de conserver ce pouvoir : en le transmettant à sa famille, que ce soit dans un régime de type républicain ou dans une monarchie absolue. Soit en demeurant au pouvoir, par le moyen d’un parti qui représente les intérêts des classes, politique, économique, et militaire, qui contrôlent les richesses économiques et financières du pays. C’est ainsi que chaque fois qu’un Président arrive, on lui confectionne une Constitution à ses mesures, sous des prétextes futiles, comme la nécessité qu’imposent les évolutions politiques et économiques.»

Tout ce qui précède nous donne l’impression de déjà vu à la télévision ou déjà lu dans les journaux, et notre ami Al-Attar ne nous apprendra guère plus avec la conclusion venue d’ailleurs : «Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument.» Il faut quand même lui savoir gré de ménager notre amour-propre, sérieusement mis à mal ces derniers temps, en évitant de dire des noms qui fâchent. Nous ne serons pas les seuls à nous sentir visés, puisque les manipulateurs de Constitutions s’y reconnaîtront aussi.

Pour justifier leurs atteintes aux dispositions de la loi fondamentale, comme la limitation des mandats présidentiels, ces manipulateurs ont souvent brandi cet argument massue : ce n’est pas le Coran. Comme si les dirigeants et courtisans, qui gesticulent à chaque fin de mandat sous la coupole(3) menaient une vie en tous points conforme au Coran et à ses prescriptions.

«La Constitution, ce n’est pas le Coran», disent-ils à tout bout de champ, alors qu’avant même de violer la Constitution, à titre individuel ou collectif, ils ont déjà foulé aux pieds le Livre Saint. Si tant est qu’ils aient lu et compris les prescriptions divines dont des dizaines de versets, voire des centaines, constituent des anathèmes contre eux et les vouent à la géhenne.

Mais s’en soucient-ils, eux qui poussent l’outrecuidance jusqu’à se parer des vertus islamiques, ayant bien compris que l’enfer est une perspective lointaine, alors que le pouvoir et le profit sont là bien réels ? Et comment qu’ils seraient prêts alors à réformer même le Livre de Dieu, s’il pouvait encore mieux servir leurs desseins et leurs ambitions ! A. H.

(1) Par référence au père du rite chafféite en vigueur en Egypte, Hassan Mahmoud Al-Attar (1776-1835), fils d’un fabricant de parfums, originaire du Maroc et l’un des quatre imams sunnites qui régissent la vie des musulmans.

(2) L’expression n’est pas de moi, mais de ce confrère, comme l’auront bien compris les lecteurs plus ou moins avertis.

(3) J’ai beaucoup apprécié l’imprécation de ce confrère qui a souhaité que la Coupole fasse comme la soucoupe volante, dont elle a la forme, qu’elle s’envole vers une galaxie lointaine et emporte tous ses «passagers» avec elle.

Le Soir d’Algérie, 11 fév 2019