Algérie: la béatification des martyrs dans la presse

« Communion ». C’est ce mot très fort que Mahdi Boukhalfa, journaliste au Quotidien d’Oran, a choisi comme titre pour son éditorial du lundi 10 décembre.

Cela a été bien compris et le devrait pour longtemps. L’Algérie, hier montrée du doigt,injustement d’ailleurs, pour «son intolérance» envers les autres religions, aprouvé qu’elle reste toujours un pays d’accueil pour toutes les religions révélées. La cérémonie de béatification de 19 religieux assassinés par les terroristes, dont Pierre Claverie, évêque et une des personnalités religieuses d’Oran, ou les sept moines trappistes de Tibhirine, a réconcilié non seulement les Algériens avec leur passé, mais surtout avec leur religion, faite de tolérance, de partage et de compassion.

[…]  par-dessus tout, le rassemblement samedi au mont Murdjadjo de la ville d’Oran de communautés religieuses, de familles, parents et représentants de l’Église est un signal fort que l’Algérie a réussi à exorciser le mal du terrorisme et qu’elle a, plus que toute autre victoire sur l’adversité des «qui tue qui», pu avoir cette main tendue du Saint-Siège vers les hommes de religion, qu’ils soient musulmans, catholiques et autres. C’est tout naturellement que le pape François ait relevé que «cette célébration aide à panser les blessures du passé et crée une dynamique nouvelle de la rencontre et du vivre ensemble à la suite de nos bienheureux».

[…] De telles paroles ne peuvent que refléter une grande compassion du Saint-Siège aux souffrances du peuple algérien, dont faisaient partie ces hommes de religion qui avaient décidé de rester dans leur pays, de rester aux côtés de leurs«ouailles», algériennes ou d’autres nationalités. Le message du pape est gratifiant pour l’Algérie et célèbre une certaine reconnaissance des sacrifices et des souffrances souvent marginalisées, sinon oubliées par la communauté internationale, des Algériens pour vaincre le mal du terrorisme et reconstruire leur pays sur les fondements de la tolérance, l’humanisme, le vivre ensemble en paix. Et, lors de cette solennelle cérémonie de béatification, il y avait beaucoup d’émotion, de rapprochement, de complicité entre les religieux,lorsque le père Thierry Becker, curé d’Oran, a chanté en arabe une prière à laVierge Marie.

«Nous ne voulions pas d’une béatification entre chrétiens, car ces frères et sœurs sont morts au milieu de dizaines et dizaines de milliers d’Algériens» musulmans, a rappelé l’archevêque d’Alger, Mgr Paul Desfarges. Pour autant, le devoir de mémoire envers ces «bienheureux» a encore des chapitres à conquérir, de lutte contre l’intolérance et, surtout, de restitution à l’Algérie de ses vérités, celles d’un pays qui a toujours été ouvert aux trois religions révélées, qui les a défendues et qui les défendra toujours. Sa Constitution garantit d’ailleurs la liberté du culte et le défend. Le pays, lui, a été de tout temps une terre d’accueil pour les communautés religieuses autres que musulmanes. […]

« Béatification des 19 religieux catholiques à Oran : sous le signe de la fraternité et de la communion », titrait également le grand quotidien El Watan, au lendemain de l’événement.

La béatification des 19 martyrs chrétiens, parmi eux Mgr Pierre Claverie, ancien évêque d’Oran, et les moines de Tibhirine, tous assassinés durant la décennie noire, s’est déroulée, hier à Oran, dans une ambiance bon enfant, où seules la fraternité et la convivialité avaient droit de cité.
Cet événement a son lot d’importance, car c’est bien de la première fois que le rituel de la béatification se déroule sur une terre se voulant à majorité musulmane. Un grand nombre d’étrangers – plus de 600 ­– ont fait le déplacement jusqu’à Oran pour célébrer l’événement. La plupart d’entre eux sont venus de France, d’autres de Belgique, d’Espagne, d’Angleterre et des États-Unis. Les familles des martyrs chrétiens ont elles aussi pris part à l’événement.

Une première cérémonie de recueillement a d’abord eu lieu, le matin, à la mosquée Ibn Badis, où un hommage a été rendu aux 144 imams tués durant les années 1990 pour avoir refusé de cautionner le terrorisme islamiste. Dans la mosquée, nous avons assisté à une belle communion interreligieuse entre chrétiens et musulmans, bien loin des images de haine et d’intolérance dont nous gavent, du matin au soir, les télévisions et les réseaux sociaux. L’image d’imams et de curés, côte à côte, discutaillant autour d’un café et parlant de la pluie et du beau temps faisait partie du tableau.

Puis, les bus, chargés de visiteurs, ont mis le cap vers les hauteurs de la ville, à l’église Notre-Dame de Santa Cruz. C’est en effet dans ce sanctuaire que la cérémonie aura lieu, plus exactement sur l’esplanade attenante à la tour, où est érigée la statue de la Vierge Marie, qu’on vient de baptiser «Esplanade du vivre-ensemble».

Près de 1400 personnes étaient présentes, parmi elles les membres de la communauté chrétienne d’Oran, la société civile, des congrégations religieuses, ainsi que des personnalités politiques, comme le ministre des Affaires religieuses, Mohamed Aïssa, le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères français, Jean-Baptiste Lemoyne, le représentant de la communauté juive en Algérie, ainsi que différents ambassadeurs et consuls.

La chaîne de télévision française KTO retransmettait l’événement en direct.

Une chorale, composée d’étudiants subsahariens, interprétait des chants liturgiques pendant qu’une longue procession de religieux vêtus de blanc entrait en scène. Il y avait, au bout du cortège, le cardinale Becciu, l’envoyé spécial du pape à Oran, chargé de présider la béatification. C’est tout d’abord l’évêque d’Oran, Mgr Jean-Paul Vesco, qui a pris la parole en rendant un hommage émouvant à Mohamed, le chauffeur de Pierre Claverie, assassiné lui aussi par le terrorisme barbare.

Il a aussi rendu hommage à tous les Algériens, qu’ils soient artistes, intellectuels, journalistes ou simples anonymes, assassinés eux aussi durant la décennie noire, avant de convier l’assistance à se lever pour observer une minute de silence à leur mémoire. Un autre religieux a par la suite lu à l’assistance une lettre du pape destinée à l’Algérie.

Arrive le moment solennel de la béatification durant lequel un des clergés, s’adressant au cardinal Beccui, lui demanda solennellement : «Votre Éminence, l’Église d’Algérie demande à sa sainteté le pape François de bien vouloir inscrire au rang de Bienheureux les vénérables serviteurs de Dieu», avant de citer les 19 martyrs chrétiens. Des applaudissements et des youyous ont alors fusé de partout dans l’assistance. Un bel exemple de communion et de vivre-ensemble que cet après-midi du 8 décembre 2018 à Oran. Akram El Kebir

Le mot est repris également par le site Carrefour d’Algérie. « La cérémonie des hommages à titre posthume rendus à Oran à 19 personnalités de l’Église catholique d’Algérie assassinées lors de la tragédie noire aura donné lieu à une véritable communion entre chrétiens et musulmans d’Algérie. Qui le croyait ! », reconnaît B. Habib dans Cérémonie de béatification des dix-neuf religieux catholiques: Tous les regards sur Santa Cruz, qui voit là un « moment émouvant pour panser les blessures d’un passé douloureux ».

[…] La célébration a été présidée par le cardinal Becciu, préfet de la Congrégation pour les causes des saints. Il y a eu la présence notamment de Mgr Jean Paul Vesco, évêque d’Oran, de Mgr Paul Desfarges, archevêque d’Alger outre le père Thomas Georgeon. Cette béatification est une reconnaissance de l’Église catholique du statut de martyr aux 19 religieux qui, en dépit du climat d’insécurité totale à cette époque, avaient fait le choix de rester en Algérie en dépit des menaces pesant directement sur leur propre vie. De son côté, le ministre des Affaires religieuses et du Culte, Mohamed Aissa, qui rappelle les valeurs de l’Algérie pour la défense de la tolérance, de la fraternité et du Vivre ensemble en paix, a reconnu «la liberté de conscience consacrée par l’article 47 de la Constitution algérienne qui, lors de sa révision en 2016, a été prolongée par le droit garanti de l’exercice du culte autre que musulman (…) un principe constitutionnalisé en Algérie, ça ne l’est nulle part ailleurs dans le monde musulman», a-t-il souligné. L’envoyé du Pape François, le cardinal Giovanni Angelo Becciu, Préfet de la Congrégation des causes des saints, est arrivé vendredi après-midi à Oran. « Je remercie l’État algérien et à sa tête le président Bouteflika, pour leur collaboration dans l’organisation et la réussite de la cérémonie de béatification des 19 religieux catholiques morts en Algérie », a indiqué le représentant du souverain pontife, dans une déclaration à la presse, à son accueil à l’aéroport par le ministre des Affaires religieuses et des Waqfs, Mohamed Aïssa.

Accueil extrêmement positif

Le risque était réel que cette première béatification célébrée dans un pays très majoritairement musulman, et surtout blessé par une décennie de violences atroces entre l’armée et les islamistes qui a sans doute causé la mort d’au moins 200 000 Algériens, soit mal comprise.[…]

« Amitié et fraternité »

« Ces 19 religieux, dont les sept moines de Tibhirine, avaient un grand attachement pour l’Algérie. Certains d’entre eux avaient même la nationalité algérienne », rappelait de son côté le site Algérie Focus le jour même, saluant « une première en Algérie et dans tout le monde musulman ».

Droit à la liberté religieuse

[…] Même le grand quotidien arabophone Echourouk, ( n°6017 du 9 déc. ’18 – pdf, p.3) le plus vendu en Algérie, a ouvert ses pages aux béatifications, en publiant le message du pape dans son intégralité, ainsi que celui du ministre français des affaires étrangères.

Traditionnellement plus proche des milieux conservateurs, le journal relève qu’« entre les défenseurs de la liberté de la religion et les dénonciateurs des rituels chrétiens », les premiers l’ont largement emporté sur Facebook. Interrogé, l’un des coordinateurs du syndicat des imams rappelle que « le droit à la liberté religieuse est toléré, sans aucune restriction ».

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